Faire un commentaire



30/04/2010"WHITE MATERIAL" DE CLAIRE DENIS

Entretien avec Rémi Fontanel sur le cinéma de Claire Denis

A l'occasion de la sortie du film WHITE MATERIAL de Claire Denis, nous avons rencontré Rémi Fontanel, maître de conférences en cinéma à l'Université Lumière Lyon 2, et qui a dirigé l’ouvrage "Le Cinéma de Claire Denis ou l’énigme des sens" (avec les contributions de Sébastien David, Fabrice Fuentes et Paul Gibert, éd. Aléas cinéma, 2008).

L'Emile : C'est le quinzième film de Claire Denis en 22 ans. Pouvez-vous m'établir un panorama des œuvres marquantes qui ont jalonné sa carrière ? Et ce qui en fait sa singularité ?

Rémi Fontanel : Claire Denis démarre avec Chocolat en 1988, un premier long métrage qu'elle tourne en Afrique et qui prend appui sur des souvenirs d'enfance. Ensuite, elle va poursuivre en creusant la question du déracinement… un thème qui lui est cher et qu'on retrouve dès son deuxième film (S'en fout la mort, avec Isaac de Bankolé et Alex Descas). Il s’agit-là d’approcher la question de l'étranger ou plutôt du corps étranger présent dans un pays hostile, dans une ville inconnue, dérangé par le dépaysement, plus précisément le déracinement, quoi qu’il en soit confronté à une survie à la fois physique et sociale. Trouble Every Day, J’ai pas sommeil, 35 rhums, Keep It for Yourself (un moyen métrage) ou encore L’Intrus sont travaillés par cette ce trouble de l’identité. C'est l’un des fils majeurs qui relie tous ses films et qui donne toute sa cohérence à cette œuvre. Il y a toutefois un film plus important que les autres dans sa filmographie, ou plutôt deux films qui peuvent « fonctionner » ensemble : je veux parler de US Go Home (1994) avec Grégoire Colin et Alice Houri, qu'elle va retrouver après dans Nénette et Boni (1996). Je crois qu'il y a là, avec ces deux films, quelque chose de « fondamental » qui se passe dans son geste de cinéaste. Elle va en effet faire l’expérience d’un cinéma qui fait davantage confiance à l'image, à sa plastique. Elle développe à partir de là, dès 1994, un univers basé sur un travail formel plus accentué qui repose sur la lumière, les couleurs, la matière… le montage aussi bien évidemment qui va donner toute sa densité à son geste… un geste qui ne cessera de s’affiner ou s’épaissir, c’est selon, après Nénette et Boni, dans les films qui suivront…

L'Emile : « Je me reconnais dans un cinéma qui fait confiance à la narration plastique », a-t-on pu l'entendre dire...

Rémi Fontanel : Oui, c’est ce que j’évoquais précédemment… cette narration plastique-là ne peut pas s'exprimer je crois avant Nénette et Boni, parce qu'il y a dans les films qui précèdent un récit encore très présent qui empêche en quelque sorte de faire pleinement confiance à l'image (en ses « puissances » pour reprendre un terme cher à Jacques Aumont) ; et presque logiquement les films qui suivent se détachent de plus en plus de l'emprise scénaristique. On le voit avec Vendredi Soir, avec L'Intrus, avec White Material notamment où au final, le récit en tant que tel ne l'intéresse plus ou plutôt l'intéresse d'une autre manière (il devient minimaliste, sans dialogues, construit sur des gestes, des regards, des moments qui parfois, souvent ne génèrent aucune dramaturgie…).

L'Emile : White Material est adapté d'un roman de Marie N'Diaye...

Rémi Fontanel : De façon générale les gens avec qui travaille Claire Denis sont engagés artistiquement comme politiquement. Marie N'Diaye est quelqu'un qui parle, qui s'engage, qui a une vision humaniste complètement en accord avec ce qu'est et créé Claire Denis. Cette dernière s'est par exemple engagée en faveur des sans-papiers... Les retrouver côté à côté toutes les deux sur un film ne m’a en ce sens pas étonner du tout.

L'Emile : Parlez-nous de ses collaborations avec le groupe Tindersticks...

Rémi Fontanel : Claire Denis et Stuart Staples des Tindersticks restent fidèles à ce qui les a unis au départ. Début des années 1990, Claire Denis est à Marseille avec son scénariste, Jean-Pol Fargeau, sur la terrasse d'une maison devant laquelle s’étend la cité phocéenne. Elle entend presque par hasard « My Sister » des Tindersticks qui lui donne l'idée d'un film sur les relations entre un frère et sa sœur. Elle va voir les Tindersticks en concert ; elle rencontre le chanteur et lui demande qu'il réfléchisse à une musique pour son futur film. Lui est bientôt papa et fait une musique complètement « déconnectée » du scénario que la cinéaste est en train de faire. Cela signifie que le musicien ne travaille pas en fonction des images, mais il s’appuie en fonction de mots, d'indications, d'informations que Claire Denis lui transmet. Et c'est pour cela que la musique n'est jamais illustrative ; elle est à part et vient se coller de façon harmonieuse aux images. Claire Denis est donc partie de cette chanson qui lui a beaucoup plu pour faire émerger le scénario de Nénette et Boni. Ce film rend concrète la confiance qu’elle a également à l’égard de la musique.

L'Emile : Dans White Material, c'est assez significatif...

Rémi Fontanel : Il y a un décalage qui est créé. On peut le trouver contestable, mal venu… Personnellement je le trouve peu convaincant dans 35 Rhums, mais très pertinent dans White Material qui fonctionne complètement sur ce principe-là, du moins c’est ce que j’ai ressenti. Mais mon camarade Fabrice Fuentes analyse très bien, bien mieux que moi, ce rapport images/sons-musiques dans le cinéma de Claire Denis dans l’ouvrage que nous avons écrit ensemble [Le Cinéma de Claire Denis ou l’énigme des sens, (Rémi Fontanel, dir.), Lyon, Aléas cinéma, 2008, NDLR].

L'Emile : Du côté du casting, comment cela se passe-t-il ? Quand on voit Christophe Lambert aux côtés d'Isabelle Huppert ou Nicolas Duvauchelle, c'est assez surprenant tout de même...

Rémi Fontanel : Oui et non. Claire Denis a une famille avec qui elle travaille depuis longtemps, que ce soit au niveau de ses techniciens ou de ses collaborateurs les plus proches – elle travaille avec les mêmes. Jusqu'ici, elle évoluait avec Jean-Pol Fargeau et c'est la première fois qu'elle collabore avec Marie N'Diaye. Avec les acteurs, on retrouve souvent les mêmes têtes, Grégoire Colin, Vincent Gallo, Nicolas Duvauchelle... Pour Christophe Lambert, elle le croise dans un couloir chez un producteur et lui dit : « J'aimerais vous confier quelque chose dans l’un de mes prochains films ». Lui adorait les films de Claire Denis, il l'a pris comme un cadeau et ils se sont retrouvés à travailler ensemble. Il y a à la fois ce désir de travailler avec tous les membres de sa famille, mais aussi d'injecter du sang neuf. Voyez Michel Subor, il est déjà présent dans L'Intrus et dans Beau travail.

L'Emile : idem pour Isaac de Bankolé...

Rémi Fontanel : Elle y tenait beaucoup, c'est quelqu'un qui lui a donné la force de faire du cinéma. Chocolat a été possible certes grâce à Wim Wenders qui l'a poussée mais aussi grâce à Isaac de Bankolé qui l'a vraiment portée. De façon générale, Claire Denis choisit des acteurs qui ont tous cette capacité à intérioriser des sentiments de manière très forte. Isabelle Huppert, c'est le feu et la glace. Elle peut très vite exprimer les choses et a aussi cette capacité à rentrer des émotions pour les restituer de manière presque magnétique, électrique… ce que peu d'acteurs parviennent à faire. Même si c'est gardé, c'est transmis comme un fluide invisible qui se répand au-delà des images. Christophe Lambert, c'est exactement la même chose, il ne faut pas oublier qu'il a tourné avec Marco Ferreri dans I Love You, qui est un film où l’on retrouve cette espèce d'intériorisation, cette grande profondeur humaine. Nicolas Duvauchelle se situe aussi dans ce registre-là, c'est-à-dire qu'il y a une sorte d'hypothermie, de fièvre intérieure en lui qui ne sont jamais débordantes, qui sont toujours sobres et pourtant offertes au spectateur. Et je crois que Claire Denis s'intéresse à ça plus que n’importe quel cinéaste. On pourrait également évoquer Bankolé et Descas qui ont une force intérieure, une force tranquille qui émanent de leur corps. Dans White Material, Michel Subor fait deux ou trois apparitions, mais on reçoit pleinement cette espèce de masse physique ce regard, cette présence, cette prestance qui je crois participent entre autre à la force d'un tel cinéma.

Propos recueillis par Olivier Calonnec

Votre nom * :

Votre commentaire sur le film * :


Pour nous aider à distinguer les formulaires remplis manuellement de ceux soumis automatiquement, entrez les chiffres tel qu'ils apparaîssent dans la zone ci-dessous :


* les champs marqués d'une * sont obligatoires

Conformément à la loi Informatique et Libertés en date du 6 janvier 1978, vous disposez d'un droit d'accès, de rectification, de modification et de suppression des données qui vous concernent. Vous pouvez exercer ce droit en nous envoyant un courrier électronique ou postal.