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08/09/2009HOME

Entretien avec Yann Arthus-Bertrand

L’Emile : Le Zola diffuse Home gratuitement. Il est rare qu’une séance de cinéma ne coûte rien à ses spectateurs. Cela suppose des moyens conséquents et une grosse envie de montrer ce film, quitte à ne pas gagner d’argent. Qu’est-ce qui a motivé votre intention de le sortir de cette manière ?

Yann Arthus-Bertrand : montres automatiques homme
Je suis un activiste quelque part. L’important n’est pas de savoir si je suis un artiste ou non. L’important, c’est le film, et dans ce film, il y a un propos qui est vital. C’est l’idée scientifique disant que si pendant dix ans on continue à vivre comme ça, le climat montera de plus de deux degrés et ça sera très grave. C’est que l’on essaie d’expliquer le plus vite possible pour faire changer les mentalités. C’est très compliqué parce qu’aujourd’hui tout le monde sait ce qui se passe mais n’ose pas y croire. Il faut parler à un maximum de gens. Mais quand vous voulez sortir un film en France, le film sort en salles, six mois après vous avez le DVD, après les chaînes privées le diffusent. Et ensuite les chaînes publiques comme France 2. Moi je ne voulais pas ça, c’était inimaginable, parce que ce sont les chaînes que les gens regardent le plus. Je voulais des projections gratuites. Je voulais beaucoup de choses, ça n’a pas toujours fonctionné comme je l’imaginais parce que quand un film est gratuit, il faut bien que les exploitants soient payés par quelqu’un. Certains exploitants ont joué le jeu, d’autres pas. En France, quand le film est sorti, UGC a fait une journée entière gratuite, tandis que d’autres ont appliqué les mêmes prix. Je pensais avoir une idée généreuse mais les gens ne sont pas tous généreux comme toi. Nous, on est très engagés, très activistes. J’ai assez souffert en France de l’espèce de guéguerre qu’il y a entre la télévision et le cinéma. Et je pensais que mon film n’était pas un film de cinéma comme un autre, que c’était un outil qui était un peu là pour remuer tout le monde. C’est bien aussi que les directeurs de cinéma, aient fait un geste. Tout le monde peut faire quelque chose, tout le monde peut s’engager. Il peut y avoir quelque chose qui explique, quelque chose de très pédagogique, qui joue son rôle pour montrer ce film. Je suis aux Etats-Unis en ce moment, j’ai une conférence de presse tout à l’heure. Les gens de la Fox n’ont pas du tout cru en ce film, le film est sorti à la télévision, il est sorti en salles. Les gens aiment bien le film, mais le film a eu beaucoup de mal à sortir. L’idée était bonne sur le papier mais pas forcément bonne à mettre en pratique. Je pense que si je devais ressortir le film, je le ferais un peu différemment.

E : On a l’impression qu’il y a une prise de conscience par rapport au sujet de votre film…

YAB : Il y a une grosse différence entre la bonne conscience et la conscience. La conscience, c’est quelque chose que l’on a en soi, qui dirige ta vie en permanence, conscience que ce qui est à faire est à faire. On a l’impression que la question de l’environnement, ça nous dépasse un peu, que c’est au-delà de ce qu’on peut imaginer. Ça va arriver, donc il faut qu’on apprenne à vivre autrement. Le film, il est là pour faire bouger.

[…]

Le cinéma, c’est quand même une industrie capitaliste, on met de l’argent et puis on récupère l’argent. Donc je suis effectivement financé par une grosse multinationale. Tous les films sont financés par les multinationales ! Tous les films sont financés par des banques ! Ce n’est que du capitalisme le cinéma. Dieu sait que je n’aime pas les marques au début du film, mais c’était le prix à payer pour diffuser ce film dans le monde entier. C’est marrant parce qu’en France, quand le film commence et qu’il y a les marques qui apparaissent sur l’écran, les gens sifflent. Aux Etats-Unis l’autre jour, les gens ont applaudi. Comme quoi les mentalités sont complètement différentes.

E : Mais est-ce devenu une nécessité de convaincre d’abord les gens avant que ceux qui détiennent les moyens de changer les choses lèvent le petit doigt ?

YAB : Il n’y a pas d’un côté les gentils politiques et les gentils consommateurs, et de l’autre côté les méchants politiques et les méchants industriels. Je crois qu’on est tous dans le même bain, on est tous des citoyens. Il faut que ça avance et c’est tous ensemble qu’on va y arriver. Je pense qu’on a les hommes politiques qu’on mérite. Si un jour, on a des hommes politiques vraiment courageux, on n’est pas près de les élire. En fin de compte tout le monde a peur, on n’a pas envie de bouger, les hommes politiques, ils voient les élections qui approchent, ils n’ont pas envie de prendre de décisions difficiles. On pense souvent que les hommes politiques peuvent tout faire, moi je n’y crois pas du tout. Sur plusieurs sujets brûlants – la retraite, la sécurité sociale, la réforme des fonctionnaires – les politiques n’y arrivent pas ! De droite comme de gauche ! Parce que l’opinion publique n’a pas envie que ça change. Moi je parle aux gens de la rue. En fait, mon film, plus il est vu par des gens, plus je suis content. Il n’y a pas assez d’écologie dans tous les partis politiques, à part peut-être les Verts. Quoique je ne suis pas toujours d’accord avec leur politique. Aujourd’hui j’ai l’impression que ce que je raconte là, ce n’est que du bon sens ! En plus je ne suis pas là pour donner des leçons, le film il est là pour amener un débat. Ce n’est pas moi qui vais expliquer à un architecte comment construire une maison écolo, ce n’est pas moi qui vais dire à un ingénieur comment fabriquer une voiture électrique. On est six milliards de bonhommes à trouver la solution ensemble ! Tout simplement, je leur dis : « Regardez. Moi, ces chiffres-là, ils m’inquiètent ». Ils sont imprimés dans mon cœur, ce sont des chiffres qui me terrorisent. Alors bien sûr, ce n’est pas la fin du monde, ce monde, il sera différent demain, et ce monde inconnu il fait peur. La chose la plus importante, c’est qu’on était deux milliards et demi quand je suis né et aujourd’hui on est presque à 7 milliards. C’est incroyable. Il y a un chiffre que je ne dis pas dans le film. C’est une étude américaine qui parle de la biomasse, c'est-à-dire du poids de tous les êtres vivants sur terre (de tous les vertébrés – mammifères, oiseaux…). Aujourd’hui, l’homme et ses animaux domestiques, c’est 98 % de la biomasse, de la vie sur terre, des vertébrés sur terre. C’est incroyable ! On a colonisé la Terre ! Ça, c’est un chiffre que je trouve incroyablement fort. Si on n’arrive pas à vivre mieux avec moins, on court à la catastrophe.

[…]

C’est très difficile de mélanger l’argent avec des convictions profondes. Je ne prétends pas asséner des vérités profondes du genre « faites comme ci, faites comme ça », non, moi je dis « regardez et c’est vous qui décidez ». Mais c’est vrai que plus il y a de gens qui regardent plus je suis content.

E : Quels sont les retours que vous avez pu avoir ?

YAB : Ils sont en général très positifs. C’est très curieux. Je ne pensais pas que les gens sortiraient du film chamboulés en se demandant « merde qu’est-ce qu’on fait ? ». Malgré le fait que le dernier quart d’heure soit un peu plus optimiste. Pour le film, c’était terrible, parce qu’on a fait 500 heures de rushes et on devait faire un film de deux heures. En fin de compte, j’avais l’impression que je faisais un film sur la fin du monde. Je ne voyais pas comment m’en sortir. On a fait une fin un peu plus positive, mais je raconte la fin du monde… Mais je vois qu’on soulève un énorme intérêt chez les jeunes de 12-13 ans, des gosses, des pré-ados, et je me dis « mais qu’est-ce que je suis en train de leur dire à ces gosses, l’avenir que je suis en train de leur montrer, c’est terrible ! On peut changer, on pourrait finalement décider tous de changer… mais on n’est pas près de changer.

E : Est-ce que cela est seulement possible ?

YAB : Je disais ça l’autre jour à Libération : ils me demandaient « est-ce que vous êtes pessimiste ? », et moi je leur ai répondu « si je vois tous ces chiffres, si on n’est pas pessimiste, c’est qu’on n’a rien compris, c’est qu’on ne sait pas lire. Et puis, en même temps, quand on voit les gens sur place qui continuent à se battre, eh bien si on n’est pas optimiste, c’est qu’on n’a pas de cœur. C’est ce que dit le film aussi, il est beaucoup trop tard pour être pessimiste.

E : Est-ce que vous croyez en la capacité de l’être humain de se surpasser dans ces moments-là ?

YAB : Je ne me pose même pas la question. Est-ce qu’on peut ou pas, il faut le faire. De grands discours vont naître dans les années à venir, il va y avoir Copenhague bientôt [réunion internationale sur le réchauffement climatique qui se déroulera en décembre prochain], on est en train de travailler dessus. – on a loué un cinéma pour montrer un film sur le changement climatique. Nous on est vraiment très actifs et je ne fais que combattre, je ne peux faire que ça aujourd’hui.

E : Le fait que le film soit sorti deux jours avant les élections européennes a-t-il eu un impact sur le vote des Français ?*

YAB : Je suis certain que ça a changé les élections, ça j’en suis sûr. Les gens se posent beaucoup de questions et beaucoup d’entre eux m’ont dit qu’ils avaient voté Vert grâce au film. Maintenant, cette date était décidée depuis très longtemps. Si le film a fait une telle audience sur France 2 [8,3 millions de téléspectateurs], c’est aussi que les gens s’intéressent à l’environnement et qu’ils ont trouvé que le film était bon. Ils ont envie qu’on parle de ça. Je pense qu’il y avait déjà une envie de voter écolo, j’ai dû en rajouter une petite couche, même s’ils auraient fait un bon score sans moi. Mais moi je savais que ça allait faire bouger les choses, personne ne m’en parlait, les gens ne pensaient pas que ça aurait un succès pareil. On aurait fait un score normal de 15-16 %, personne n’en aurait parlé, mais là, on a fait 38 % sur France 2, c’est inouï, surtout qu’il y avait un match de foot sur l’autre chaîne [France-Turquie]… En fonction de tous les éléments qui vont se rajouter au fur et à mesure du temps, on en parlera encore davantage et on prendra encore plus conscience de ce qui se passe. Aujourd’hui, on se rend bien compte qu’on ne peut plus continuer comme ça, tout le monde le sent. C’est un film important pour moi, c’est un peu ma vie. Mais ce qui importe le plus, ce n’est pas moi, c’est ce qu’on raconte.

Entretien réalisé par Olivier Calonnec

* Europe Ecologie a obtenu 16,3 % des voix, juste derrière le P.S. (16,5 %).

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