Faire un commentaire



18/04/2011Les Moissons du ciel : un espace américain contemporain

par Thibault Fleuret

À l’occasion de la sortie imminente de son nouveau film, Tree Of Life, il est bon de revenir sur Les Moissons du ciel, le deuxième de Terrence Malick, que vous aurez le plaisir de découvrir sur un écran de cinéma.

Sorti initialement en 1978, Les Moissons du ciel est auréolé d’une réputation flatteuse et d’un statut de film culte. La « faute » www.reeftiger.fr
en revient au prestige des collaborateurs de Terrence Malick : Nelson Almendros à la photographie, Richard Gere, Brooke Adams et Sam Shepard à la distribution ou Ennio Morricone à la musique. Mais toute cette équipe douée d’un talent certain n’est rien en comparaison du statut du cinéaste lui-même. Ancien professeur de philosophie au prestigieux Massachussetts Institute of Technology, discret voire secret, ne voulant donner aucun entretien, aucune photographie ou autre signe de vie et dont il a fallu attendre 20 ans avant d’avoir sa nouvelle livraison (le magnifique La Ligne rouge), Terrence Malick s’est construit sa légende et sa propre mythologie.

Mais rester sur ces considérations formelles, et peut-être futiles, ne rendraient pas hommage au caractère exceptionnel du film. Les Moissons du ciel est en effet un film riche et dense. Pourquoi ? Parce que Terrence Malick nous parle de l’Amérique et de ses contradictions.

Il s’agit avant tout d’une vision de l’espace des États-Unis. En effet, les personnages s’approprient l’espace en refusant de jouer le jeu de l’objectivité. La voix-je que Linda utilise est une prise en charge du déroulement du récit et guide le spectateur vers les directions souhaitées dans une subjectivité certaine. Linda, et par voie de conséquence le film, va ainsi pouvoir exprimer un positionnement sur le monde.
Cette subjectivité se retrouve également dans le rapport que les personnages ont au paysage. Ce concept est important dans le sens où il n’existe que par des valeurs que le regard lui porte. Lorsque nos personnages arrivent au Texas, ils se rendent bien compte de sa beauté et, à leurs yeux, les grandes plaines du Texas ne sont pas loin de rentrer dans le domaine mythologique. Mais le récit n’est pas seulement théorique. Il est également humain car le film est avant tout un drame amoureux sur fond de relations triangulaires. Le paysage est donc le garant de la grandeur de cette histoire car il va en être le témoin et va contribuer à la dramaturgie. Le mot épique, au sens premier du terme, spectaculaire et démesuré, apparaît alors comme adéquat.

Mais l’espace est pluri-identitaire. Nous savons l’esprit de la Frontière, chère à l’historien Frederick Jackson Turner, à la base de la construction des États-Unis. Cette volonté d’aller de l’avant, toujours plus à l’Ouest, tant humainement que spatialement ou politiquement, se retrouve dans Les Moissons du ciel.
La liberté individuelle, qui est l’un des postulats de base du pays, est là, palpable du bout des doigts, ou plutôt ici des pieds. Et c’est l’eau qui va procurer cette sensation dans une séquence bucolique. Celle-ci va témoigner de la puissance et de la vitalité du système démocratique du pays basé sur la liberté individuelle. Tout le monde est ainsi libre d’entreprendre ce que bon lui semble.
De plus, la terre au-delà de cette ligne de Frontière est une terre d’espérance, une terre où les possibilités sont énormes et nouvelles, une terre de renaissance, de seconde chance. Chaque homme va pouvoir ainsi faire ses preuves et peut, donc, se réaliser dans un contexte pur, sain et heureux. C’est pour cela que Bill, Abby et Linda s’enfuient de la ville de Chicago pour aller travailler dans l’État du Texas. Ils fuient leur existence misérable initiale pour tenter de renaître.
Ainsi, Les Moissons du ciel marque l’esprit de la Frontière qui permet une construction double : celle des États-Unis en tant que pays et nation et celle de l’individu qui peut construire ses rêves et les réaliser. L’espace américain est donc une chance.
Cette Frontière ne serait rien sans la nature et des conceptions philosophiques très précises. Ralph Waldo ou Henry David Thoreau ont théorisé ces préceptes sous le terme de transcendantalisme qui vise à montrer une alliance entre l’homme et la nature. Celle-ci se retrouve dans le fait que la nature va procurer des activités pour les hommes. Le rêve agrairien en fait partie. Par cette expression, il faut entendre la possibilité de travailler la terre comme l’aurait voulu Thomas Jefferson, l’un des pères fondateurs, qui préconisait un développement agricole vers l’Ouest. La nature va donc permettre à l’homme de s’épanouir par le travail via l’entraide et la possibilité d’être utile à son voisin. Expérience d’une vie saine, tissage de liens sociaux, le travail dans les plaines du Texas va permettre l’essor de la Nation américaine.
Mais la nature peut aussi se faire plus légère. Le jeu, dans l’alternance avec les moments de travail, peut être perçu comme une célébration de la vie. Chose importante, l’amusement vient innerver le film dans les moments de travail ou de relaxation. Cela vient prouver sa place prépondérante dans la vie de chaque américain qui existe, de ce fait, de tout son être.
Enfin, la nature se vit par rapport à sa notion antagoniste. Nos héros cherchent surtout à fuir la civilisation. La ville est vue, selon les pères fondateurs, comme la source de tous les maux sociaux. Fermée sur elle-même, aux lignes strictes et inamovibles, sans possibilité d’échappatoire, la ville est anti-américaine au possible car allégorique de la figure de la limitation. Terrence Malick intègre parfaitement cette vision. Bill est un simple ouvrier et n’arrive plus à vivre dans cette identité qu’il rechigne. Et les photos introductives, où les sujets ont le regard froid et raide, mettent le spectateur à distance. Le cinéaste vient ici condamner les situations déplorables que procure la ville. Les personnages sont devant leur fatalité et s’épuisent. Ils ne peuvent pas se ressourcer et doivent alors prendre la route de la nature pour lutter contre cette claustrophobie tant spatiale que mentale.

Mais Les Moissons du ciel ne convoquent pas tout le temps le rêve américain et vient livrer des contradictions. Les valeurs américaines apparaissent alors bafouées. La communauté est divisée et les États-Unis ne peuvent pas se construire selon leur rêve unitaire. Bill vient se heurter aux codes, aux valeurs, aux normes de la société qui l’empêche de s’épanouir pleinement. De plus, il est à la solde d’un patron. Les figures de l’exploitant et de l’exploité mettent en exergue une lutte des classes aliénante qui brime les individualités. La hiérarchie est alors une atteinte à la démocratie. Enfin, n’oublions pas que Bill travaille dans le secteur industriel, ce qui constitue un affront à l’idéal agraire jeffersonien basé sur la petite communauté autour de la ferme.

Une autre contradiction est la mobilité déviée et c’est la fin qui vient nous en parler via le personnage de Linda. Bien sûr, elle prend la ligne d’horizon à son compte mais elle se demande clairement que faire de sa vie. Le thème musical, le discours en voix-je et la connaissance de son passé nous montrent un avenir incertain. L’horizon est donc ouvert géographiquement mais bouché émotionnellement.

La nature, si belle soit-elle, doit être respectée. Et le machinisme constitue un affront qui est contradictoire avec l’idéal pastoral. Ici, la nature est traversée par un train qui va détruire l’espace au plus profond de lui. De plus, la prairie est devenue source de revenus et de profits via l’utilisation des moissonneuses et le survol des premiers avions.

Voici donc quelques clés de compréhension pour ce film somptueux et qui a le mérite de nous parler de l’Amérique des années 1970. N’oublions pas qu’à cette période, les États-Unis connaissaient une crise de civilisation à plusieurs niveaux : ethnique, économique, social, politique tant intérieure qu’extérieure. L’art étant un moyen de nous parler de notre société, le cinéma ne doit pas en être exclu. Le cinéaste en a totalement conscience. Par les jeux des contradictions, par cette volonté de prendre les postulats mythologiques pour les renverser au plus profond de leur identité, le film fait acte de sa réflexion sur le monde qui l’entoure. En étant intégré dans une optique contemporaine, Les Moissons du ciel dépasse le statut cinématographique. Le film est bien plus qu’un simple chef d’œuvre du Septième Art : il est un outil d’analyse historique.

Votre nom * :

Votre commentaire sur le film * :


Pour nous aider à distinguer les formulaires remplis manuellement de ceux soumis automatiquement, entrez les chiffres tel qu'ils apparaîssent dans la zone ci-dessous :


* les champs marqués d'une * sont obligatoires

Conformément à la loi Informatique et Libertés en date du 6 janvier 1978, vous disposez d'un droit d'accès, de rectification, de modification et de suppression des données qui vous concernent. Vous pouvez exercer ce droit en nous envoyant un courrier électronique ou postal.