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18/04/2011Les contes de l'âge d'or - 2ème partie

Par Rodica Chiriac

Les Contes de l'âge d'or racontent les légendes urbaines les plus connues des années 80, les dernières de l’époque communiste en Roumanie. Ce sont des histoires comiques, bizarres, surprenantes, inspirées des événements parfois surréalistes de la vie quotidienne sous la dictature de Ceausescu.

Pourquoi appelle-t-on cette période « l’âge d’or » www.reeftiger.fr
en Roumanie ? Il faut peut-être mentionner le fait que Ceausescu a fait construire la superbe « Maison du Peuple » (un des plus grands édifices au monde et pour lequel il s’est fait une fierté de n’utiliser que le marbre du pays), un nombre important d’hydrocentrales, de voies ferroviaires, de ponts, d’écoles et universités, le métro. Il a également acquitté toutes les dettes externes du pays et la liste est loin de s’arrêter là… Cela en fait déjà pas mal et on peut dire, en effet, que ce fût une période de gloire, de réalisations, bref une période en or ! Mais à quel prix ? Humiliation, douleur, persécution, non-liberté d’expression, nourriture rationnée, queues interminables pour tout achat, coupures journalières d’électricité et même d’eau afin de faire des économies, 2 heures de télévision par jour (on regardait plutôt les chaînes bulgares !). Sans oublier les queues devant les magasins qui se finissaient parfois en bataille ou en dispute pour acheter quelques oranges ou bananes à Noël, la seule période de l’année où l’on pouvait, pour les plus chanceux, en manger ! Ayant vécu cette période je peux dire que le prix a été cher, trop cher, et que la liberté d’aujourd’hui est précieuse, même si 22 ans après la révolution de 89, la Roumanie n’a pas autant construit que pendant la même période sous Ceausescu !

Si je vous raconte tout cela, c’est parce que l’auteur de ces histoires voulait retrouver l’âme populaire du cinématographe et faire un film pour les spectateurs roumains avides de comédies, un film qui s’inscrivait dans la ligne des films italiens des années 60–70, des films populaires, directs et amusants ! Et même si la perception (de tout le public) de ces histoires est plutôt comique que tragi-comique, ce n’était pas « drôle » de vivre à cette époque et seuls les gens ayant vécu cette période peuvent réellement comprendre l’essence du film et se rappeler, avec humour maintenant et une certaine nostalgie, ce qu’ils ont vécu eux-mêmes.

Ces histoires ont été écrites et mises en forme par Cristian MUNGIU, le réalisateur de 4 Mois, 3 semaines et 2 jours, Palme d'or à Cannes en 2007 ! Les Contes de l’âge d’or et le film 4, 3, 2 ont été réfléchis comme un tout et les contes ont été les premiers écrits, mais c’est 4, 3, 2 qui a été finalement réalisé en premier ! Son auteur voulait commencer par un film sérieux, sur une histoire tragique, vraie, en période communiste, une histoire plutôt personnelle, alors que Les Contes de l’âge d’or sont des histoires inspirées par le témoignage des roumains ayant vécu à cette période ! L’ordre de réalisation de ces films n’est pas un hasard. L’auteur a commencé avec un drame pour préciser que la période, ironiquement appelée « l’âge d’or », était grave, dramatique, mais on lui a survécu surtout grâce à l’humour dont les roumains ont fait preuve et cela est évoqué par le film.

Si les histoires ont été écrites par Mungiu, 4 autres cinéastes, qui ont tous vécu la période de l’âge d’or, ont participé à la réalisation des 6 légendes qui composent le film. Mais chaque réalisateur a gardé son libre-arbitre et son propre style. Les histoires sont reliées par l’ambiance de l’époque et les détails historiques, et au final le film n’est que plus fort : la seule voiture qu’on peut voir dans les rues est la version locale de la Renault 12, la Dacia ; tout le monde vole dans les réserves de l’Etat ; la nourriture est plus importante que l’argent ; vous devez obéir au Parti même si les ordres sont parfaitement illogiques et farfelus. Tout le monde porte un masque de lassitude, et pourtant, au fond d’eux-mêmes, tous sont bien en vie, et cherchent à aimer et être aimés.

Comme le film était trop long, Mungiu l’a divisé en 2 parties : une première nommée « Camarades, la vie est belle » qui est une comédie et qui complète la vision des années 80 que l’auteur avait commencée par le drame 4 mois, 3 semaines et 2 jours, et il finit cette « trilogie » avec la deuxième partie « L’amour après le travail ».
Si la première partie regroupe 4 légendes avec des activistes, secrétaires de parti et policiers, la deuxième réunit trois histoires d’amour à différents âges. En fait, la 2ème partie ne regroupait initialement que 2 légendes, la troisième « La légende du dindon volant » étant un court métrage réalisé avant les contes, dont l’action se situe plutôt sur la période 92-95, mais du point de vue du style et de la conception, il fait corps commun avec les 2 autres.
Le Zola a déjà projeté la première partie de ce film, la deuxième étant prévue pour le 17 avril.

Voici la liste des 7 légendes :

1. La légende de la visite officielle
2. La légende de l’activiste zélé
3. La légende du policier avide
4. La légende du photographe officiel
5. La légende de la fille au dindon
6. La légende du livreur de poules
7. La légende des vendeurs d’air

Cet ensemble de 7 histoires dessine le portrait de survie de toute une nation confrontée jour après jour avec la logique « tordue » d’une dictature.

À l’occasion des visites officielles de Ceausescu qui étaient des événements spectaculaires, les maires des villages de campagne allaient jusqu’à accrocher des fruits aux arbres pour s’assurer que les villages seraient bien notés, et ils obéissaient aux ordres les plus étranges des fervents activistes du Parti… (Légende 1). Dans un petit village, le Maire et son assistant se préparent pour la visite officielle : la route a été repavée, les arbres peints, les vaches pomponnées… enfin, tout doit être un succès, alors une répétition est prévue en présence des fonctionnaires chargés de superviser la préparation. Après une longue journée de travail, le Maire organise un repas accompagné d’un orchestre pour divertir les 2 délégués. Mais voilà qu’au dernier moment, un appel du siège du Parti interrompt le banquet annonçant l’annulation de la visite. La pression retombe et les fonctionnaires décident de célébrer leur liberté en imposant un tour de manège, en pleine nuit ; un ordre que tous s’empressent d’exécuter…

Pour son image internationale, la Roumanie prétendait ne pas connaître l’analphabétisme. La réalité était quelque peu différente. Certaines personnes ont ainsi obtenu leur diplôme sans avoir pour autant fréquenté régulièrement l’école (un exemple édifiant est Elena Ceausescu, la femme du Président roumain, qui était considérée « savant de renom mondial en chimie » alors qu’elle n’a jamais fait d’études universitaires !). Dans ce contexte, un jeune membre du Parti très motivé promet à ses supérieures qu’il ira éradiquer l’illettrisme à la campagne et se charge d’une mission d’alphabétisation dans les campagnes les plus reculées de la Roumanie… (Légende 2). Il s’y rend donc et ordonne à tous les villageois, sans exception, de venir étudier à l’école. Certains d’entre eux sont récalcitrants et considèrent très humiliant le fait d’être assis sur les bancs à côté des enfants. Le berger du village refuse d’y aller et y envoie son petit-fils. En apprenant à lire et à écrire, l’enfant commence à prendre conscience des dangers potentiels qui l’entourent. Le monde peu à peu déchiffré devient chaque jour plus périlleux. Mais la première victime de ce nouveau savoir sera le jeune militant du Parti lui-même…

À la fin de l’ère communiste, la famine épuisait la Roumanie. La nourriture avait alors une plus grande valeur que l’argent et la viande était plus précieuse que l’or. Un policier reçut un porc vivant comme cadeau de Noël (la tradition locale était de manger de la viande de porc à Noël) et pensa que le gazer serait la meilleure façon de le tuer en silence, pour ne pas réveiller ses voisins affamés ni alerter la police… (Légende 3) C’est une des histoires, avec celle de la visite officielle, les plus aimées par les spectateurs, mais aussi par Cristian Mungiu.

Le quotidien du parti, « Scânteia », a été la publication la plus censurée. Tous les articles et les photos devaient suivre les directives du parti les plus strictes s’ils voulaient être cautionnés et publiés dans le journal. Une des règles secrètes du Parti Communiste stipulait que, dans les photos officielles, le Président Ceausescu ne devait jamais retirer son chapeau devant les représentants de « la pourriture capitaliste mondiale », et donc le Président Giscard d’Estaing… (Légende 4). Un fonctionnaire du service de censure découvre que sur toutes les photographies, le Président Giscard d’Estaing garde son chapeau sur la tête alors que Ceausescu tient le sien à la main… Les classes ouvrières pouvaient interpréter cela comme une marque de respect des communistes envers les capitalistes, chose qui était tout simplement inconcevable ! Le jour J approchant, il fallait soit enlever le chapeau du Président français soit en mettre un sur la tête du président roumain ! Finalement, après un travail intense, le journal satisfait tout le monde, mais malgré toutes les précautions, une erreur majeure s’est glissée à la Une ! Les exemplaires déjà imprimés et en route pour être distribués doivent être récupérés à la hâte… Cet événement marque l’histoire du « Scânteia », car pour la première fois il n’a pas pu être réimprimé à temps pour informer la classe ouvrière le matin suivant.

Dans la deuxième partie, les Contes de l’âge d’or tournent majoritairement autour des problèmes alimentaires de leurs héros, pauvres roumains contraints de franchir les limites du système pour s’en sortir ou du moins l’essayer. L’amour et la nourriture étaient liés de manière subtile dans cette époque où, même avec de l’argent, il n’y avait rien de comestible à acheter. Dans le premier film (Légende 5), une jeune campagnarde, qui apprend à son dindon chéri à distinguer les carrés des cercles, doit se rendre à Bucarest au chevet de sa mère malade et se servir de son dindon chéri pour livrer au médecin le fameux « pot-de-vin », indispensable à l’époque pour se faire soigner… L’absurdité est de mise et le constat édifiant : seul l’argent permet d’avancer dans cette société corrompue.

Il est toujours question de volatiles dans La légende du livreur de poules, dans laquelle un chauffeur routier usé se retrouve bloqué dans une auberge de campagne et, en brisant les scellées pour la première fois de sa carrière, organise une vente clandestine d’œufs provenant des poules qu’il devait convoyer à bon port. Il découvre qu’il est soudain devenu beaucoup plus séduisant que la veille aux yeux de la belle aubergiste blonde… Là aussi, commerces d’arrière-cour et petites manigances semblent être les seules issues pour qui souhaite vivre un minimum au-dessus de ses moyens. Sur un ton relativement enjoué, le film impose sa petite mécanique sur un rythme implacable et plutôt entraînant.

Durant la période communiste il n’y avait ni entreprises ni initiatives privées. Tout appartenait à l’état et tout le monde travaillait pour l’État. Les personnes voulant acheter la seule marque de voiture disponible devaient généralement manger des yaourts et du pain pendant 2 ou 3 ans afin de pouvoir payer le premier acompte. D’autres collectionnaient des bouteilles vides pour les revendre ensuite. Dans ce contexte, Bughi et Crina jouant les Bonnie and Clyde des cités roumaines, et en se faisant passer pour des agents du Ministère de l’Environnement chargés de vérifier la qualité de l’air dans les logements, commencent à prélever des échantillons dans des bouteilles offertes de bonne grâce par les locataires des immeubles… Pur stratagème qui leur permet d’aligner des lei (monnaie roumaine à l’époque) lentement mais surement… (Légende 7)

Le film brille particulièrement par sa simplicité et sa capacité à faire ressortir sous des dehors amusés et tordants, la situation d’un pays condamné à subir pauvreté et répression.
La réussite de l'ensemble tient à son réalisme et à son côté absurde découlant naturellement de la débrouillardise et de l'ingéniosité dont les citoyens roumains devaient faire preuve face aux décisions et diktats du régime.

Pouvant témoigner de cette période de l’âge d’or, je peux vous dire que le cinéaste Cristian Mungiu a touché pleinement son objectif. Malgré ce que j’ai vécu pendant le régime de Ceausescu, j’ai pris beaucoup de plaisir en regardant ce film et je me suis rappelée, « paradoxalement » avec nostalgie, de cette période de dictature. Je vous le conseille vivement et si vous avez raté la première partie de ce film, ne faites surtout pas l’erreur de rater aussi la deuxième !!
Sandrine Dias, la directrice du Zola a pris soin d’organiser la projection de cette séance accompagnée du témoignage de Carmen Bouet. Pour les plus intéressés, le film est sorti en DVD et regroupe 6 histoires et non pas 7 comme au cinéma, le court métrage La légende de la fille au dindon n’étant pas inclus dans le DVD…

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