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26/10/2010DES HOMMES ET DES DIEUX de Xavier Beauvois

ou L'Irrésistible Ascension

Si Xavier Beauvois avait voulu faire un film sur les moines de Tibhirine, il aurait choisi le documentaire au risque de l'Histoire, ou une fiction, au risque du contresens polémique. Qui a tué ?

Il n'a fait ni l'un ni l'autre, mais une oeuvre unique, originale, personnelle et collective, avec Etienne COMAR et le précieux Henry QUINSON, oeuvre maîtrisée et judicieusement poignante, évitant tous les pièges, dont celui du pathos « lacrymogène », n'en déplaîse à Pierre MURAT (Télérama 3165 – 8 septembre 2010) qui préfère « oublier » le film (comment fait-il ?) auquel manqueraient selon lui « l'incandescence », le « mystère » dont il semble avoir grand besoin...

Des hommes et des dieux : oeuvre d'aujourd'hui, pour aujourd'hui. Le sujet ? Il n'y en a pas, au sens où on l'entend habituellement. Singulier sujet, déjà incompatible avec le titre pluriel, que j'ai mis longtemps à dire correctement, car constamment tentée par « Des dieux et des hommes », du fait sans doute de mon éducation dans laquelle Dieu ne saurait être second..., peut-être aussi par lointaine référence à un « Dieu a besoin des hommes » dont j'ai tout oublié.

Pour aborder toute oeuvre d'art, je considère qu'il faut être nu, dans notre plus simple appareil réceptif, et pour moment mettre de côté, sans les trahi, tous nos a priori. Ce n'est pas l'approche de tout le monde et je n'ai donc pas été étonée d'entendre dire dans mon entourage, pour se défendre de quoi ? : « Oh, l'Algérie ! » (sous-entendu la guerre d'Algérie), « Oh ! la religion ! », dangereuse tabouisation.

Or, de cela point n'est question dans Des hommes et des dieux où il s'agit de la mise en images belles, simples, savamment élaborées, mais le plus souvent sans affectation esthétisante, mise en images d'une marche, toujours ascentionnelle, leitmotiv, fil conducteur du film qui, en lui-même déjà, en est une, discrets crescendos entrecoupés de haltes, jusqu'à l'image finale, la marche, toujours.

Il n'est presque que cela le film, une « longue marche », mais lui ne l'est pas, long ! Marcher, monter, pas marcher pour marcher tout droit vers Compostelle par exemple (religion), mais marcher en montant, frère Christian – Lambert WILSON joyeux parmi les moutons qui le sont aussi, on dirait.

Le monastère « de là-bas » est enfoui, en haut d'un paysage marocain ou algérien, partout, qu'importe, foin d'un folklore, fût-il historique, pays de courbes paisibles, possiblement sereines. Un peu d'eau bleue coule à côté de frère Christian qui la suit, ou c'est l'inverse, cependant qu'il médite.

Il y a une route plus bas, dans le monde, qui sinue, monte et descend. On y tombe en panne avec la vieille voiture, et les femmes colorées s'arrêtent et rient et crient, et la voiture repart..., qu'elle accompagnent de leurs voix multiples. Sur la route, soudain, un col, guet-apens. Là-haut, au monastère, il y aura, juste au-dessus, les pales assourdissantes d'un hélico bancal, non identifié, surtout pas identifiable. Le monastère reste secret, muet, exceptionnel, à l'intérieur duquel il y a sérénité, pas toujours !, méditation, présence divine, mais pas seulement. Des rites, certes, simples et beaux, allant de soi, pas bruyamment gesticulatoires comme il est de mode aujourd'hui. Non, des chants, c(h)oeurs, auxquels le souffle des hommes, leur respiration/inspiration physiquement proches, discrètement emmenés par Lambert WILSON, donnent une puissance profonde rarement entendue dans des enregistrements. Ici, images et son sont indissociables.

Ils sont frères devenus, ceux aussi qui honorent Allah : Amin, auquel répond l'Amen chrétien. N'y aurait-il pas de place pour l'Omen du peuple d'Israël ? Qu'est-elle subtile l'allusion à la version du Coran que compulse frère Christian, dans l'édition de André CHOURAQUI, retraducteur audacieux de la Bible hébraïque !
Omen, Amen, Amin.
Fondamental, mais non imposé, évoqué par touches légères à découvrir par le spectateur, pour peu qu'il s'en donne... la joie !

Donc, pas de religion, ou si peu, Dieu merci !, au sens où l'on entend malheureusement ce terme : dogme, excès en tous genres, soit le contraire exactement de ce qu'implique sa signification étymologique, à savoir au plus loin « legere », ramasser, lire, puis « relegere », recueillir, rassembler et « religare », relier ! Cela se passe de commentaire.
Il s'agit bien plutôt du CHEMIN vers l'AUTRE, différent de moi, et du CHEMIN INTERIEUR de SOI à SOI.

Il y a de bonnes chaussures, chaussures-personnages sur lesquelles insiste la caméra, godasses de montagnards, godillots de soldats. Les pieds souffrent, les hommes souffrent, la jeune fille souffre à l'approche d'un hypothétique bonheur amoureux, interdit. Elle le dit à Luc, pas l'évangeliste, encore que..., mais à frère-père Luc, vêtu autrement que les autres, ronflant après s'être endormi, vieil enfant heureux, sur la lecture exotique en ce lieu de « Lettres Persannes » de Montesquieu, siècle des Lumières, de la Raison et de l'Etre Suprême. Vêtu autrement, parce qu'il doit être à l'aise dans ses... habits, à l'aise dans ses... pompes, même si à la toute fin...

C'est qu'il soigne, Luc, saint patron de la souffrance, donc du soin. Il a beaucoup aimé, a eu mal au deuil des séparations. Et toi qui regardes ? Et toi, petite, qui aime et ne sait que faire face au père qui censure, ici comme ailleurs ?
Frère Luc, Michael LONSDALE est là, qui soigne l'enfant blessée à la tête, on n'en saura pas davantage, seule compte la blessure. Il rassure la mère inquiète, car Luc, espiègle, a enfoui sous son bagage, sous les médicaments, les trésors que sont nouvelles chaussures, après que la mère-caméra lui a muettement montré la misère de leurs pieds.
MICHAEL LONSDALE...

En marche, nous sommes. Tous. Le film, constamment, monte, ainsi vers le peuple ami réuni fraternellement pour la fête. Christian y va aussi, bien qu'il lui en coûte. Il ose la fête et frappe dans ses mains des rythmes étrangers, il monte à la vie, à la couleur.
Christian doit lutter entre ce qu'il a sans doute été et ce qu'il est, se garder de toute étreinte, sauf lorsqu'un de ses frères ne peut plus résister à sa peine et la lui abandonne.

Lambert WILSON donne bien à voir ce déchirement qu'il accepte, homme même proche de Dieu, grande spiritualité, en laissant couler les larmes, en se lavant de l'eau du ciel qui lui donne de la joie.Belle scène, parmi toutes les autres ! Frère Christian veut être pur, comme l'eau, vivifier comme elle, car il a choisi de donner vie à ses frères, de les pousser, démocratiquement, à assumer leur(s) engagement(s) contradictoires, au prix de luttes et de débats intérieurs qu 'ils ont du mal à verbaliser, mais ils le font. Frère Christian les anime jusqu'à ce que, comme Luc, ils soient enfin libres, jusqu'à ce que leur chemin se libère.
LAMBERT WILSON ET SES FRERES...

Le magnifique partage du dernier repas, scène de la Cène, eh bien oui !, eau ou vin, tu as le choix, est l'apéritif de la dernière marche, scène à laquelle Pierre MURAT (encore lui !, qu'il me pardonne !) trouve tout de même de l'intérêt, tout en la rabaissant au rang de « mélodrame ». Libre à lui, bien sûr !

Puis c'est la longue marche forcée qui garde sa part de mystère, historique, spirituel, au sens premier merveilleusement enneigée, douloureuse pour Luc, le soignant, mais inexorable : nul, moine ou soldat non identifiable, ne veut/peut l'arrêter.
L'humoriste délicieux que sait être Amédée n'a pu lui échapper en tentant de cacher son corps décharné sous son bat-flanc.
Jacques HERLIN, inoubliable...

L'image de cette ultime montée n'est suspecte d'aucun mensonge sulpicien, pas plus que le pas difficile n'est pathétique. Non, on ne pleure pas (Pierre MURAT encore !), car il n'est pas possible qu'il n'y ait rien derrière ce blanc qui s'ouvre aux yeux de ces hommes-soldats (aux nôtres aussi peut-être ?), seulement armés d'eux-mêmes, finalement devenus eux-mêmes.

Christian n'est pas le pape (« il n'y a pas de pape ici », l'a-t-on entendu dire, avec soulagement) qui conduirait ses ouailles. Il soutient Luc, son double. Michael LONSDALE – Lambert WILSON : inoubliable couple d'acteurs qui ne le sont pas moins, et tous les autres, chacun dans son rôle.
Tous, ils vont, les soldats aussi. Vers quoi ? Vers qui ?

L'image, dans le film, de deux cols à franchir, est peut-être un encouragement à la recherche d'une réponse, si besoin est. Le premier, dans le vaste paysage montagneux, est le col du guet-apens, géographie naturelle, historiquement repérable.
Le second se devine, se dessie, ouvert dans la brume blanche des flocons, au terme du même film. Mais il est d'une autre nature que le premier. Frères, moines et soldats le franchiront, ensemble et chacun, chacun à sa manière. Il ne peut en être autrement.

Des hommes et des dieux est l'histoire réelle et symbolique, servie par l'imaginaire, de notre vraie naissance à l'état d'être libres. N'a-t-on pas choisi la fête de Noël (et pas Pâques !!) comme moment crucial de l'éveil que frère Christian explique longuement, victorieusement à l'homme qui lui fait face, à nous ?

Le premier cri de la naissance est dépassé par la paix de la liberté chèrement acquise, certes, que soutient une profonde et harmonieuse musique.

Des homems et des dieux, version urgente, belle et bonne d'une actuelle devise : Egalité, Fraternité, Liberté.

Le réalisateur du film porte un nom si révélateur que cela en est troublant, et on a dû le lui faire remarquer souvent :
Xavier BEAUVOIS...

Hasard bien sûr, ou autre chose.
Pour l'instant, simplement, je le remarque, et simplement je dis : Merci à ce grand cinéaste.

Danièle Matray – Octobre 2010

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