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18/04/2011Les contes de l'âge d'or - 2ème partie

Par Rodica Chiriac

Les Contes de l'âge d'or racontent les légendes urbaines les plus connues des années 80, les dernières de l’époque communiste en Roumanie. Ce sont des histoires comiques, bizarres, surprenantes, inspirées des événements parfois surréalistes de la vie quotidienne sous la dictature de Ceausescu.

Pourquoi appelle-t-on cette période « l’âge d’or » en Roumanie ? Il faut peut-être mentionner le fait que Ceausescu a fait construire la superbe « Maison du Peuple » (un des plus grands édifices au monde et pour lequel il s’est fait une fierté de n’utiliser que le marbre du pays), un nombre important d’hydrocentrales, de voies ferroviaires, de ponts, d’écoles et universités, le métro. Il a également acquitté toutes les dettes externes du pays et la liste est loin de s’arrêter là… Cela en fait déjà pas mal et on peut dire, en effet, que ce fût une période de gloire, de réalisations, bref une période en or ! Mais à quel prix ? Humiliation, douleur, persécution, non-liberté d’expression, nourriture rationnée, queues interminables pour tout achat, coupures journalières d’électricité et même d’eau afin de faire des économies, 2 heures de télévision par jour (on regardait plutôt les chaînes bulgares !). Sans oublier les queues devant les magasins qui se finissaient parfois en bataille ou en dispute pour acheter quelques oranges ou bananes à Noël, la seule période de l’année où l’on pouvait, pour les plus chanceux, en manger ! Ayant vécu cette période je peux dire que le prix a été cher, trop cher, et que la liberté d’aujourd’hui est précieuse, même si 22 ans après la révolution de 89, la Roumanie n’a pas autant construit que pendant la même période sous Ceausescu !

Si je vous raconte tout cela, c’est parce que l’auteur de ces histoires voulait retrouver l’âme populaire du cinématographe et faire un film pour les spectateurs roumains avides de comédies, un film qui s’inscrivait dans la ligne des films italiens des années 60–70, des films populaires, directs et amusants ! Et même si la perception (de tout le public) de ces histoires est plutôt comique que tragi-comique, ce n’était pas « drôle » de vivre à cette époque et seuls les gens ayant vécu cette période peuvent réellement comprendre l’essence du film et se rappeler, avec humour maintenant et une certaine nostalgie, ce qu’ils ont vécu eux-mêmes.

Ces histoires ont été écrites et mises en forme par Cristian MUNGIU, le réalisateur de 4 Mois, 3 semaines et 2 jours, Palme d'or à Cannes en 2007 ! Les Contes de l’âge d’or et le film 4, 3, 2 ont été réfléchis comme un tout et les contes ont été les premiers écrits, mais c’est 4, 3, 2 qui a été finalement réalisé en premier ! Son auteur voulait commencer par un film sérieux, sur une histoire tragique, vraie, en période communiste, une histoire plutôt personnelle, alors que Les Contes de l’âge d’or sont des histoires inspirées par le témoignage des roumains ayant vécu à cette période ! L’ordre de réalisation de ces films n’est pas un hasard. L’auteur a commencé avec un drame pour préciser que la période, ironiquement appelée « l’âge d’or », était grave, dramatique, mais on lui a survécu surtout grâce à l’humour dont les roumains ont fait preuve et cela est évoqué par le film.

Si les histoires ont été écrites par Mungiu, 4 autres cinéastes, qui ont tous vécu la période de l’âge d’or, ont participé à la réalisation des 6 légendes qui composent le film. Mais chaque réalisateur a gardé son libre-arbitre et son propre style. Les histoires sont reliées par l’ambiance de l’époque et les détails historiques, et au final le film n’est que plus fort : la seule voiture qu’on peut voir dans les rues est la version locale de la Renault 12, la Dacia ; tout le monde vole dans les réserves de l’Etat ; la nourriture est plus importante que l’argent ; vous devez obéir au Parti même si les ordres sont parfaitement illogiques et farfelus. Tout le monde porte un masque de lassitude, et pourtant, au fond d’eux-mêmes, tous sont bien en vie, et cherchent à aimer et être aimés.

Comme le film était trop long, Mungiu l’a divisé en 2 parties : une première nommée « Camarades, la vie est belle » qui est une comédie et qui complète la vision des années 80 que l’auteur avait commencée par le drame 4 mois, 3 semaines et 2 jours, et il finit cette « trilogie » avec la deuxième partie « L’amour après le travail ».
Si la première partie regroupe 4 légendes avec des activistes, secrétaires de parti et policiers, la deuxième réunit trois histoires d’amour à différents âges. En fait, la 2ème partie ne regroupait initialement que 2 légendes, la troisième « La légende du dindon volant » étant un court métrage réalisé avant les contes, dont l’action se situe plutôt sur la période 92-95, mais du point de vue du style et de la conception, il fait corps commun avec les 2 autres.
Le Zola a déjà projeté la première partie de ce film, la deuxième étant prévue pour le 17 avril.

Voici la liste des 7 légendes :

1. La légende de la visite officielle
2. La légende de l’activiste zélé
3. La légende du policier avide
4. La légende du photographe officiel
5. La légende de la fille au dindon
6. La légende du livreur de poules
7. La légende des vendeurs d’air

Cet ensemble de 7 histoires dessine le portrait de survie de toute une nation confrontée jour après jour avec la logique « tordue » d’une dictature.

À l’occasion des visites officielles de Ceausescu qui étaient des événements spectaculaires, les maires des villages de campagne allaient jusqu’à accrocher des fruits aux arbres pour s’assurer que les villages seraient bien notés, et ils obéissaient aux ordres les plus étranges des fervents activistes du Parti… (Légende 1). Dans un petit village, le Maire et son assistant se préparent pour la visite officielle : la route a été repavée, les arbres peints, les vaches pomponnées… enfin, tout doit être un succès, alors une répétition est prévue en présence des fonctionnaires chargés de superviser la préparation. Après une longue journée de travail, le Maire organise un repas accompagné d’un orchestre pour divertir les 2 délégués. Mais voilà qu’au dernier moment, un appel du siège du Parti interrompt le banquet annonçant l’annulation de la visite. La pression retombe et les fonctionnaires décident de célébrer leur liberté en imposant un tour de manège, en pleine nuit ; un ordre que tous s’empressent d’exécuter…

Pour son image internationale, la Roumanie prétendait ne pas connaître l’analphabétisme. La réalité était quelque peu différente. Certaines personnes ont ainsi obtenu leur diplôme sans avoir pour autant fréquenté régulièrement l’école (un exemple édifiant est Elena Ceausescu, la femme du Président roumain, qui était considérée « savant de renom mondial en chimie » alors qu’elle n’a jamais fait d’études universitaires !). Dans ce contexte, un jeune membre du Parti très motivé promet à ses supérieures qu’il ira éradiquer l’illettrisme à la campagne et se charge d’une mission d’alphabétisation dans les campagnes les plus reculées de la Roumanie… (Légende 2). Il s’y rend donc et ordonne à tous les villageois, sans exception, de venir étudier à l’école. Certains d’entre eux sont récalcitrants et considèrent très humiliant le fait d’être assis sur les bancs à côté des enfants. Le berger du village refuse d’y aller et y envoie son petit-fils. En apprenant à lire et à écrire, l’enfant commence à prendre conscience des dangers potentiels qui l’entourent. Le monde peu à peu déchiffré devient chaque jour plus périlleux. Mais la première victime de ce nouveau savoir sera le jeune militant du Parti lui-même…

À la fin de l’ère communiste, la famine épuisait la Roumanie. La nourriture avait alors une plus grande valeur que l’argent et la viande était plus précieuse que l’or. Un policier reçut un porc vivant comme cadeau de Noël (la tradition locale était de manger de la viande de porc à Noël) et pensa que le gazer serait la meilleure façon de le tuer en silence, pour ne pas réveiller ses voisins affamés ni alerter la police… (Légende 3) C’est une des histoires, avec celle de la visite officielle, les plus aimées par les spectateurs, mais aussi par Cristian Mungiu.

Le quotidien du parti, « Scânteia », a été la publication la plus censurée. Tous les articles et les photos devaient suivre les directives du parti les plus strictes s’ils voulaient être cautionnés et publiés dans le journal. Une des règles secrètes du Parti Communiste stipulait que, dans les photos officielles, le Président Ceausescu ne devait jamais retirer son chapeau devant les représentants de « la pourriture capitaliste mondiale », et donc le Président Giscard d’Estaing… (Légende 4). Un fonctionnaire du service de censure découvre que sur toutes les photographies, le Président Giscard d’Estaing garde son chapeau sur la tête alors que Ceausescu tient le sien à la main… Les classes ouvrières pouvaient interpréter cela comme une marque de respect des communistes envers les capitalistes, chose qui était tout simplement inconcevable ! Le jour J approchant, il fallait soit enlever le chapeau du Président français soit en mettre un sur la tête du président roumain ! Finalement, après un travail intense, le journal satisfait tout le monde, mais malgré toutes les précautions, une erreur majeure s’est glissée à la Une ! Les exemplaires déjà imprimés et en route pour être distribués doivent être récupérés à la hâte… Cet événement marque l’histoire du « Scânteia », car pour la première fois il n’a pas pu être réimprimé à temps pour informer la classe ouvrière le matin suivant.

Dans la deuxième partie, les Contes de l’âge d’or tournent majoritairement autour des problèmes alimentaires de leurs héros, pauvres roumains contraints de franchir les limites du système pour s’en sortir ou du moins l’essayer. L’amour et la nourriture étaient liés de manière subtile dans cette époque où, même avec de l’argent, il n’y avait rien de comestible à acheter. Dans le premier film (Légende 5), une jeune campagnarde, qui apprend à son dindon chéri à distinguer les carrés des cercles, doit se rendre à Bucarest au chevet de sa mère malade et se servir de son dindon chéri pour livrer au médecin le fameux « pot-de-vin », indispensable à l’époque pour se faire soigner… L’absurdité est de mise et le constat édifiant : seul l’argent permet d’avancer dans cette société corrompue.

Il est toujours question de volatiles dans La légende du livreur de poules, dans laquelle un chauffeur routier usé se retrouve bloqué dans une auberge de campagne et, en brisant les scellées pour la première fois de sa carrière, organise une vente clandestine d’œufs provenant des poules qu’il devait convoyer à bon port. Il découvre qu’il est soudain devenu beaucoup plus séduisant que la veille aux yeux de la belle aubergiste blonde… Là aussi, commerces d’arrière-cour et petites manigances semblent être les seules issues pour qui souhaite vivre un minimum au-dessus de ses moyens. Sur un ton relativement enjoué, le film impose sa petite mécanique sur un rythme implacable et plutôt entraînant.

Durant la période communiste il n’y avait ni entreprises ni initiatives privées. Tout appartenait à l’état et tout le monde travaillait pour l’État. Les personnes voulant acheter la seule marque de voiture disponible devaient généralement manger des yaourts et du pain pendant 2 ou 3 ans afin de pouvoir payer le premier acompte. D’autres collectionnaient des bouteilles vides pour les revendre ensuite. Dans ce contexte, Bughi et Crina jouant les Bonnie and Clyde des cités roumaines, et en se faisant passer pour des agents du Ministère de l’Environnement chargés de vérifier la qualité de l’air dans les logements, commencent à prélever des échantillons dans des bouteilles offertes de bonne grâce par les locataires des immeubles… Pur stratagème qui leur permet d’aligner des lei (monnaie roumaine à l’époque) lentement mais surement… (Légende 7)

Le film brille particulièrement par sa simplicité et sa capacité à faire ressortir sous des dehors amusés et tordants, la situation d’un pays condamné à subir pauvreté et répression.
La réussite de l'ensemble tient à son réalisme et à son côté absurde découlant naturellement de la débrouillardise et de l'ingéniosité dont les citoyens roumains devaient faire preuve face aux décisions et diktats du régime.

Pouvant témoigner de cette période de l’âge d’or, je peux vous dire que le cinéaste Cristian Mungiu a touché pleinement son objectif. Malgré ce que j’ai vécu pendant le régime de Ceausescu, j’ai pris beaucoup de plaisir en regardant ce film et je me suis rappelée, « paradoxalement » avec nostalgie, de cette période de dictature. Je vous le conseille vivement et si vous avez raté la première partie de ce film, ne faites surtout pas l’erreur de rater aussi la deuxième !!
Sandrine Dias, la directrice du Zola a pris soin d’organiser la projection de cette séance accompagnée du témoignage de Carmen Bouet. Pour les plus intéressés, le film est sorti en DVD et regroupe 6 histoires et non pas 7 comme au cinéma, le court métrage La légende de la fille au dindon n’étant pas inclus dans le DVD…

18/04/2011Les Moissons du ciel : un espace américain contemporain

par Thibault Fleuret

À l’occasion de la sortie imminente de son nouveau film, Tree Of Life, il est bon de revenir sur Les Moissons du ciel, le deuxième de Terrence Malick, que vous aurez le plaisir de découvrir sur un écran de cinéma.

Sorti initialement en 1978, Les Moissons du ciel est auréolé d’une réputation flatteuse et d’un statut de film culte. La « faute » en revient au prestige des collaborateurs de Terrence Malick : Nelson Almendros à la photographie, Richard Gere, Brooke Adams et Sam Shepard à la distribution ou Ennio Morricone à la musique. Mais toute cette équipe douée d’un talent certain n’est rien en comparaison du statut du cinéaste lui-même. Ancien professeur de philosophie au prestigieux Massachussetts Institute of Technology, discret voire secret, ne voulant donner aucun entretien, aucune photographie ou autre signe de vie et dont il a fallu attendre 20 ans avant d’avoir sa nouvelle livraison (le magnifique La Ligne rouge), Terrence Malick s’est construit sa légende et sa propre mythologie.

Mais rester sur ces considérations formelles, et peut-être futiles, ne rendraient pas hommage au caractère exceptionnel du film. Les Moissons du ciel est en effet un film riche et dense. Pourquoi ? Parce que Terrence Malick nous parle de l’Amérique et de ses contradictions.

Il s’agit avant tout d’une vision de l’espace des États-Unis. En effet, les personnages s’approprient l’espace en refusant de jouer le jeu de l’objectivité. La voix-je que Linda utilise est une prise en charge du déroulement du récit et guide le spectateur vers les directions souhaitées dans une subjectivité certaine. Linda, et par voie de conséquence le film, va ainsi pouvoir exprimer un positionnement sur le monde.
Cette subjectivité se retrouve également dans le rapport que les personnages ont au paysage. Ce concept est important dans le sens où il n’existe que par des valeurs que le regard lui porte. Lorsque nos personnages arrivent au Texas, ils se rendent bien compte de sa beauté et, à leurs yeux, les grandes plaines du Texas ne sont pas loin de rentrer dans le domaine mythologique. Mais le récit n’est pas seulement théorique. Il est également humain car le film est avant tout un drame amoureux sur fond de relations triangulaires. Le paysage est donc le garant de la grandeur de cette histoire car il va en être le témoin et va contribuer à la dramaturgie. Le mot épique, au sens premier du terme, spectaculaire et démesuré, apparaît alors comme adéquat.

Mais l’espace est pluri-identitaire. Nous savons l’esprit de la Frontière, chère à l’historien Frederick Jackson Turner, à la base de la construction des États-Unis. Cette volonté d’aller de l’avant, toujours plus à l’Ouest, tant humainement que spatialement ou politiquement, se retrouve dans Les Moissons du ciel.
La liberté individuelle, qui est l’un des postulats de base du pays, est là, palpable du bout des doigts, ou plutôt ici des pieds. Et c’est l’eau qui va procurer cette sensation dans une séquence bucolique. Celle-ci va témoigner de la puissance et de la vitalité du système démocratique du pays basé sur la liberté individuelle. Tout le monde est ainsi libre d’entreprendre ce que bon lui semble.
De plus, la terre au-delà de cette ligne de Frontière est une terre d’espérance, une terre où les possibilités sont énormes et nouvelles, une terre de renaissance, de seconde chance. Chaque homme va pouvoir ainsi faire ses preuves et peut, donc, se réaliser dans un contexte pur, sain et heureux. C’est pour cela que Bill, Abby et Linda s’enfuient de la ville de Chicago pour aller travailler dans l’État du Texas. Ils fuient leur existence misérable initiale pour tenter de renaître.
Ainsi, Les Moissons du ciel marque l’esprit de la Frontière qui permet une construction double : celle des États-Unis en tant que pays et nation et celle de l’individu qui peut construire ses rêves et les réaliser. L’espace américain est donc une chance.
Cette Frontière ne serait rien sans la nature et des conceptions philosophiques très précises. Ralph Waldo ou Henry David Thoreau ont théorisé ces préceptes sous le terme de transcendantalisme qui vise à montrer une alliance entre l’homme et la nature. Celle-ci se retrouve dans le fait que la nature va procurer des activités pour les hommes. Le rêve agrairien en fait partie. Par cette expression, il faut entendre la possibilité de travailler la terre comme l’aurait voulu Thomas Jefferson, l’un des pères fondateurs, qui préconisait un développement agricole vers l’Ouest. La nature va donc permettre à l’homme de s’épanouir par le travail via l’entraide et la possibilité d’être utile à son voisin. Expérience d’une vie saine, tissage de liens sociaux, le travail dans les plaines du Texas va permettre l’essor de la Nation américaine.
Mais la nature peut aussi se faire plus légère. Le jeu, dans l’alternance avec les moments de travail, peut être perçu comme une célébration de la vie. Chose importante, l’amusement vient innerver le film dans les moments de travail ou de relaxation. Cela vient prouver sa place prépondérante dans la vie de chaque américain qui existe, de ce fait, de tout son être.
Enfin, la nature se vit par rapport à sa notion antagoniste. Nos héros cherchent surtout à fuir la civilisation. La ville est vue, selon les pères fondateurs, comme la source de tous les maux sociaux. Fermée sur elle-même, aux lignes strictes et inamovibles, sans possibilité d’échappatoire, la ville est anti-américaine au possible car allégorique de la figure de la limitation. Terrence Malick intègre parfaitement cette vision. Bill est un simple ouvrier et n’arrive plus à vivre dans cette identité qu’il rechigne. Et les photos introductives, où les sujets ont le regard froid et raide, mettent le spectateur à distance. Le cinéaste vient ici condamner les situations déplorables que procure la ville. Les personnages sont devant leur fatalité et s’épuisent. Ils ne peuvent pas se ressourcer et doivent alors prendre la route de la nature pour lutter contre cette claustrophobie tant spatiale que mentale.

Mais Les Moissons du ciel ne convoquent pas tout le temps le rêve américain et vient livrer des contradictions. Les valeurs américaines apparaissent alors bafouées. La communauté est divisée et les États-Unis ne peuvent pas se construire selon leur rêve unitaire. Bill vient se heurter aux codes, aux valeurs, aux normes de la société qui l’empêche de s’épanouir pleinement. De plus, il est à la solde d’un patron. Les figures de l’exploitant et de l’exploité mettent en exergue une lutte des classes aliénante qui brime les individualités. La hiérarchie est alors une atteinte à la démocratie. Enfin, n’oublions pas que Bill travaille dans le secteur industriel, ce qui constitue un affront à l’idéal agraire jeffersonien basé sur la petite communauté autour de la ferme.

Une autre contradiction est la mobilité déviée et c’est la fin qui vient nous en parler via le personnage de Linda. Bien sûr, elle prend la ligne d’horizon à son compte mais elle se demande clairement que faire de sa vie. Le thème musical, le discours en voix-je et la connaissance de son passé nous montrent un avenir incertain. L’horizon est donc ouvert géographiquement mais bouché émotionnellement.

La nature, si belle soit-elle, doit être respectée. Et le machinisme constitue un affront qui est contradictoire avec l’idéal pastoral. Ici, la nature est traversée par un train qui va détruire l’espace au plus profond de lui. De plus, la prairie est devenue source de revenus et de profits via l’utilisation des moissonneuses et le survol des premiers avions.

Voici donc quelques clés de compréhension pour ce film somptueux et qui a le mérite de nous parler de l’Amérique des années 1970. N’oublions pas qu’à cette période, les États-Unis connaissaient une crise de civilisation à plusieurs niveaux : ethnique, économique, social, politique tant intérieure qu’extérieure. L’art étant un moyen de nous parler de notre société, le cinéma ne doit pas en être exclu. Le cinéaste en a totalement conscience. Par les jeux des contradictions, par cette volonté de prendre les postulats mythologiques pour les renverser au plus profond de leur identité, le film fait acte de sa réflexion sur le monde qui l’entoure. En étant intégré dans une optique contemporaine, Les Moissons du ciel dépasse le statut cinématographique. Le film est bien plus qu’un simple chef d’œuvre du Septième Art : il est un outil d’analyse historique.

 

26/10/2010DES HOMMES ET DES DIEUX de Xavier Beauvois

ou L'Irrésistible Ascension

Si Xavier Beauvois avait voulu faire un film sur les moines de Tibhirine, il aurait choisi le documentaire au risque de l'Histoire, ou une fiction, au risque du contresens polémique. Qui a tué ?

Il n'a fait ni l'un ni l'autre, mais une oeuvre unique, originale, personnelle et collective, avec Etienne COMAR et le précieux Henry QUINSON, oeuvre maîtrisée et judicieusement poignante, évitant tous les pièges, dont celui du pathos « lacrymogène », n'en déplaîse à Pierre MURAT (Télérama 3165 – 8 septembre 2010) qui préfère « oublier » le film (comment fait-il ?) auquel manqueraient selon lui « l'incandescence », le « mystère » dont il semble avoir grand besoin...

Des hommes et des dieux : oeuvre d'aujourd'hui, pour aujourd'hui. Le sujet ? Il n'y en a pas, au sens où on l'entend habituellement. Singulier sujet, déjà incompatible avec le titre pluriel, que j'ai mis longtemps à dire correctement, car constamment tentée par « Des dieux et des hommes », du fait sans doute de mon éducation dans laquelle Dieu ne saurait être second..., peut-être aussi par lointaine référence à un « Dieu a besoin des hommes » dont j'ai tout oublié.

Pour aborder toute oeuvre d'art, je considère qu'il faut être nu, dans notre plus simple appareil réceptif, et pour moment mettre de côté, sans les trahi, tous nos a priori. Ce n'est pas l'approche de tout le monde et je n'ai donc pas été étonée d'entendre dire dans mon entourage, pour se défendre de quoi ? : « Oh, l'Algérie ! » (sous-entendu la guerre d'Algérie), « Oh ! la religion ! », dangereuse tabouisation.

Or, de cela point n'est question dans Des hommes et des dieux où il s'agit de la mise en images belles, simples, savamment élaborées, mais le plus souvent sans affectation esthétisante, mise en images d'une marche, toujours ascentionnelle, leitmotiv, fil conducteur du film qui, en lui-même déjà, en est une, discrets crescendos entrecoupés de haltes, jusqu'à l'image finale, la marche, toujours.

Il n'est presque que cela le film, une « longue marche », mais lui ne l'est pas, long ! Marcher, monter, pas marcher pour marcher tout droit vers Compostelle par exemple (religion), mais marcher en montant, frère Christian – Lambert WILSON joyeux parmi les moutons qui le sont aussi, on dirait.

Le monastère « de là-bas » est enfoui, en haut d'un paysage marocain ou algérien, partout, qu'importe, foin d'un folklore, fût-il historique, pays de courbes paisibles, possiblement sereines. Un peu d'eau bleue coule à côté de frère Christian qui la suit, ou c'est l'inverse, cependant qu'il médite.

Il y a une route plus bas, dans le monde, qui sinue, monte et descend. On y tombe en panne avec la vieille voiture, et les femmes colorées s'arrêtent et rient et crient, et la voiture repart..., qu'elle accompagnent de leurs voix multiples. Sur la route, soudain, un col, guet-apens. Là-haut, au monastère, il y aura, juste au-dessus, les pales assourdissantes d'un hélico bancal, non identifié, surtout pas identifiable. Le monastère reste secret, muet, exceptionnel, à l'intérieur duquel il y a sérénité, pas toujours !, méditation, présence divine, mais pas seulement. Des rites, certes, simples et beaux, allant de soi, pas bruyamment gesticulatoires comme il est de mode aujourd'hui. Non, des chants, c(h)oeurs, auxquels le souffle des hommes, leur respiration/inspiration physiquement proches, discrètement emmenés par Lambert WILSON, donnent une puissance profonde rarement entendue dans des enregistrements. Ici, images et son sont indissociables.

Ils sont frères devenus, ceux aussi qui honorent Allah : Amin, auquel répond l'Amen chrétien. N'y aurait-il pas de place pour l'Omen du peuple d'Israël ? Qu'est-elle subtile l'allusion à la version du Coran que compulse frère Christian, dans l'édition de André CHOURAQUI, retraducteur audacieux de la Bible hébraïque !
Omen, Amen, Amin.
Fondamental, mais non imposé, évoqué par touches légères à découvrir par le spectateur, pour peu qu'il s'en donne... la joie !

Donc, pas de religion, ou si peu, Dieu merci !, au sens où l'on entend malheureusement ce terme : dogme, excès en tous genres, soit le contraire exactement de ce qu'implique sa signification étymologique, à savoir au plus loin « legere », ramasser, lire, puis « relegere », recueillir, rassembler et « religare », relier ! Cela se passe de commentaire.
Il s'agit bien plutôt du CHEMIN vers l'AUTRE, différent de moi, et du CHEMIN INTERIEUR de SOI à SOI.

Il y a de bonnes chaussures, chaussures-personnages sur lesquelles insiste la caméra, godasses de montagnards, godillots de soldats. Les pieds souffrent, les hommes souffrent, la jeune fille souffre à l'approche d'un hypothétique bonheur amoureux, interdit. Elle le dit à Luc, pas l'évangeliste, encore que..., mais à frère-père Luc, vêtu autrement que les autres, ronflant après s'être endormi, vieil enfant heureux, sur la lecture exotique en ce lieu de « Lettres Persannes » de Montesquieu, siècle des Lumières, de la Raison et de l'Etre Suprême. Vêtu autrement, parce qu'il doit être à l'aise dans ses... habits, à l'aise dans ses... pompes, même si à la toute fin...

C'est qu'il soigne, Luc, saint patron de la souffrance, donc du soin. Il a beaucoup aimé, a eu mal au deuil des séparations. Et toi qui regardes ? Et toi, petite, qui aime et ne sait que faire face au père qui censure, ici comme ailleurs ?
Frère Luc, Michael LONSDALE est là, qui soigne l'enfant blessée à la tête, on n'en saura pas davantage, seule compte la blessure. Il rassure la mère inquiète, car Luc, espiègle, a enfoui sous son bagage, sous les médicaments, les trésors que sont nouvelles chaussures, après que la mère-caméra lui a muettement montré la misère de leurs pieds.
MICHAEL LONSDALE...

En marche, nous sommes. Tous. Le film, constamment, monte, ainsi vers le peuple ami réuni fraternellement pour la fête. Christian y va aussi, bien qu'il lui en coûte. Il ose la fête et frappe dans ses mains des rythmes étrangers, il monte à la vie, à la couleur.
Christian doit lutter entre ce qu'il a sans doute été et ce qu'il est, se garder de toute étreinte, sauf lorsqu'un de ses frères ne peut plus résister à sa peine et la lui abandonne.

Lambert WILSON donne bien à voir ce déchirement qu'il accepte, homme même proche de Dieu, grande spiritualité, en laissant couler les larmes, en se lavant de l'eau du ciel qui lui donne de la joie.Belle scène, parmi toutes les autres ! Frère Christian veut être pur, comme l'eau, vivifier comme elle, car il a choisi de donner vie à ses frères, de les pousser, démocratiquement, à assumer leur(s) engagement(s) contradictoires, au prix de luttes et de débats intérieurs qu 'ils ont du mal à verbaliser, mais ils le font. Frère Christian les anime jusqu'à ce que, comme Luc, ils soient enfin libres, jusqu'à ce que leur chemin se libère.
LAMBERT WILSON ET SES FRERES...

Le magnifique partage du dernier repas, scène de la Cène, eh bien oui !, eau ou vin, tu as le choix, est l'apéritif de la dernière marche, scène à laquelle Pierre MURAT (encore lui !, qu'il me pardonne !) trouve tout de même de l'intérêt, tout en la rabaissant au rang de « mélodrame ». Libre à lui, bien sûr !

Puis c'est la longue marche forcée qui garde sa part de mystère, historique, spirituel, au sens premier merveilleusement enneigée, douloureuse pour Luc, le soignant, mais inexorable : nul, moine ou soldat non identifiable, ne veut/peut l'arrêter.
L'humoriste délicieux que sait être Amédée n'a pu lui échapper en tentant de cacher son corps décharné sous son bat-flanc.
Jacques HERLIN, inoubliable...

L'image de cette ultime montée n'est suspecte d'aucun mensonge sulpicien, pas plus que le pas difficile n'est pathétique. Non, on ne pleure pas (Pierre MURAT encore !), car il n'est pas possible qu'il n'y ait rien derrière ce blanc qui s'ouvre aux yeux de ces hommes-soldats (aux nôtres aussi peut-être ?), seulement armés d'eux-mêmes, finalement devenus eux-mêmes.

Christian n'est pas le pape (« il n'y a pas de pape ici », l'a-t-on entendu dire, avec soulagement) qui conduirait ses ouailles. Il soutient Luc, son double. Michael LONSDALE – Lambert WILSON : inoubliable couple d'acteurs qui ne le sont pas moins, et tous les autres, chacun dans son rôle.
Tous, ils vont, les soldats aussi. Vers quoi ? Vers qui ?

L'image, dans le film, de deux cols à franchir, est peut-être un encouragement à la recherche d'une réponse, si besoin est. Le premier, dans le vaste paysage montagneux, est le col du guet-apens, géographie naturelle, historiquement repérable.
Le second se devine, se dessie, ouvert dans la brume blanche des flocons, au terme du même film. Mais il est d'une autre nature que le premier. Frères, moines et soldats le franchiront, ensemble et chacun, chacun à sa manière. Il ne peut en être autrement.

Des hommes et des dieux est l'histoire réelle et symbolique, servie par l'imaginaire, de notre vraie naissance à l'état d'être libres. N'a-t-on pas choisi la fête de Noël (et pas Pâques !!) comme moment crucial de l'éveil que frère Christian explique longuement, victorieusement à l'homme qui lui fait face, à nous ?

Le premier cri de la naissance est dépassé par la paix de la liberté chèrement acquise, certes, que soutient une profonde et harmonieuse musique.

Des homems et des dieux, version urgente, belle et bonne d'une actuelle devise : Egalité, Fraternité, Liberté.

Le réalisateur du film porte un nom si révélateur que cela en est troublant, et on a dû le lui faire remarquer souvent :
Xavier BEAUVOIS...

Hasard bien sûr, ou autre chose.
Pour l'instant, simplement, je le remarque, et simplement je dis : Merci à ce grand cinéaste.

Danièle Matray – Octobre 2010

14/06/2010DIOSES : "DIEUX OU DEMON ?"

Article de Pascale Amey sur le dernier film de Josué Méndez

Avec Dioses*, son dernier film, Josué Méndez dresse un portrait au vitriol de la bonne société liménienne à travers les avatars d’une famille de la classe aisée, partageant son temps entre Lima et sa superbe villa de la côte.

Compromissions, petites et grandes lâchetés, cynisme et hypocrisie rythment les journées et la vie de ces nantis où chacun sait mais où tous se taisent, l’essentiel étant la sauvegarde des apparences et la pérennité de la classe sociale. Dissection au scalpel, froide, clinique, toute en distance…

Dans la famille, je voudrais le père : Agustin, industriel accompli, homme d’affaires bedonnant, fier de promener à son bras sa nouvelle maîtresse. Partageant son temps entre ses bureaux et sa villa, il rêve de fonder une dynastie de la métallurgie, incitant son fils à intégrer l’entreprise familiale.

La (très) jeune maîtresse, Elisa, se doit, elle, d’apprendre vite et bien le fonctionnement de la classe sociale dont elle veut faire partie. On devine rapidement qu’elle est d’extraction modeste, seule brune à la peau dorée au milieu des pâles blondes aux yeux clairs, au sein du « club » de bonnes dames qui passent leur temps entre cocktails, bonnes œuvres, réceptions et shopping. Elisa va donc devoir intégrer les codes de conduite et tenter d’asseoir son statut, reniant son milieu d’origine.

La fille, Andrea, pauvre petite fille riche, désabusée, sexy en diable, fêtarde invétérée passant d’une fête à l’autre et d’un lit à l’autre, et qui avale les comprimés d’ecstasy comme d’autres les cacahuètes pour l’apéritif.

Le fils, Diego, jeune adulte mal dans sa peau, raide-dingue de sa sœur, vivant douloureusement cet amour incestueux (et à sens unique), mal dans son monde, mal dans sa peau, visiblement dégoûté par ce qui l’entoure, il est le seul qui souhaite vraiment échapper à l’emprise du père et de sa classe sociale… Mais saura-t-il s’en donner véritablement les moyens ?

Enfin, Inès, la jeune bonne de l’âge des enfants, venue de l’intérieur du pays, qui veut sortir de sa condition et prend des cours d’anglais. Elle sait d’où elle vient et où elle veut aller. Elle est l’élément « moral » de l’ensemble.

Tout ce beau monde - père, maîtresse et enfants - évolue au milieu d’un groupe de nantis (hommes d’affaires et industriels) et leurs épouses (cultivées, gardiennes de la morale et de la moralité ! Petit clin d’œil à l’Opus Dei !) mais aussi sous les yeux de leurs bonnes (on retrouve avec grand plaisir Magaly Solier), bienveillantes et maternelles (la Nana n’est pas loin !), femmes issues du peuple et qui vivent dans les quartiers marginaux ; deux mondes séparés qui se côtoient sans pratiquement se voir.

On pouvait ne pas s’attendre à cela de la part de Josué Méndez, qui nous avait habitués dans Los dias de Santiago à une certaine forme de compassion et de proximité avec son protagoniste (caméra à l’épaule, on suivait Santiago dans sa paranoïa). Ici, on en est loin : la caméra est le plus souvent distante, les couleurs sont froides ou aveuglantes, le malaise transpire à chaque instant. Aucune compassion n’est perceptible. Seule la description clinique de l’enchaînement des évènements intéresse le cinéaste. Cinq destins se croisent, se mêlent, chacun essayant de tirer son épingle du jeu sans y laisser trop de plumes. On est loin aussi de No se lo digas a nadie de Francisco Lombardi où, il est vrai, le roman éponyme de Jaime Baily apportait une drôlerie espiègle au scénario qui se déroulait là encore dans la même bonne société de Lima...

Dioses est un film à charge contre les nantis du Pérou, ces personnes qui détiennent le pouvoir économique et qui vivent enfermées dans leur propre monde, ignorant (délibérément) celui qui, bien réel, les entoure, le pays qui les fait vivre…

*dioses : dieux

Pascale Amey
(Salsa Picante)

24/05/2010SOLUTIONS LOCALES POUR UN DESORDRE GLOBAL

Rencontre avec Coline Serreau

A l'occasion de la projection du film SOLUTIONS LOCALES POUR UN DESORDRE GLOBAL au Zola, L'EMILE a rencontré Coline Serreau :

L'EMILE : On a pu voir fleurir bon nombre de films consacrés à l'écologie ces dernières années. Solutions globales arrive maintenant, enfin, pour parler des hommes et aux hommes, sans utiliser ce ton péremptoire et alarmant pas très engageant (Home et Le Syndrome du Titanic par exemple). Votre film parle aux gens en toute simplicité, n'est-ce pas une volonté d'aborder ce sujet délicat de manière plus ludique ?

COLINE SERREAU : Je n'emploierais pas le mot ludique, non, c'est plus profond bien au contraire. Mon film est dans le style parlé, il emploie l'humour. Les gens que je filme, dans leur manière de présenter ont recours à l'humour. Dans les films que vous citez, l'absence d'humour rend le propos tout à fait lourd. Mais je ne veux surtout pas dire du mal d'eux, ils ont fait leur boulot, ils ont fait ça bien. Solutions locales... n'est pas un film léger, ce n'est pas non plus un film qui parle des choses légèrement, mais qui parle aux gens effectivement. Je voulais employer un ton qui tourne vers l'action, qui va vers du positif.

L'EMILE : L'Émile a eu un entretien avec Yann Arthus-Bertrand l'année dernière (voir numéro 38) dans lequel il disait qu'il était trop tard pour être optimiste ? Êtes-vous de cet avis ?

COLINE SERREAU : Je ne partage pas cette vision là. Parce que les hommes sont comme ça : ils démolissent puis ils disent « au secours, les femmes ». Nous on prépare, on fait. Allô maman bobo, quoi... Lui, il ne sait peut-être pas réparer mais nous on va s'y attacher. On n'a pas le choix de toute façon. Si on a un gosse qui est malade, on le soigne. On ne va pas dire « Ah, c'est trop tard... » ! On va s'acharner à le soigner.

L'EMILE : Le choix même de ne tourner qu'avec du petit matériel participe-t-il également à cette volonté de rapprocher le spectateur de la personne qui intervient ?

COLINE SERREAU : Oui et non. Quelque part, le matériel employé correspond à l'idéologie du film, c'est sûr. Mais en même temps, il n'y avait pas non plus tellement le choix. Il n'y avait pas de production à la base, je suis partie comme ça avec mes affaires à moi, j'étais indépendante.

L'EMILE : Solutions globales fait intervenir des personnes qui essayent de faire changer à leur échelle des modes de pensée ou des modes de vies. C'est sur la diversité des cultures et aussi l'unité des discours défendus que vous vous appuyez. Vous offrez là quelques solutions mais aussi un espoir qu'un effort collectif s'engage...

COLINE SERREAU : Il faut que ça bouge collectivement, ça c'est sûr... Le but, c'était de montrer que des gens qui ne se connaissent pas, qui n'ont rien en commun, qui sont à des milliers de kilomètres les uns des autres, ont le même discours sur la terre. Ça, c'était une démonstration très intéressante, très importante. Nous sommes une seule et même espèce, sur une seule planète, il n'y a pas 36 façons de voir le problème...

L'EMILE : Vous ne montrez pas l'autre facette, celle qui dérange. Que répondez-vous aux critiques mettant en cause votre partialité ?

COLINE SERREAU : Je réponds que ça fait des années et des années qu'ils parlent, on n'entend qu'eux, ça ne m'intéresse absolument pas de continuer à les entendre ! Là, ce film n'est fondé que sur les gens, ceux à qui l'on parle, ceux pour qui l'on parle et avec qui l'on parle. C'est un film de gens. Il faut donner de l'espoir, donner la pêche !

Propos recueillis par Olivier Calonnec

30/04/2010"WHITE MATERIAL" DE CLAIRE DENIS

Entretien avec Rémi Fontanel sur le cinéma de Claire Denis

A l'occasion de la sortie du film WHITE MATERIAL de Claire Denis, nous avons rencontré Rémi Fontanel, maître de conférences en cinéma à l'Université Lumière Lyon 2, et qui a dirigé l’ouvrage "Le Cinéma de Claire Denis ou l’énigme des sens" (avec les contributions de Sébastien David, Fabrice Fuentes et Paul Gibert, éd. Aléas cinéma, 2008).

L'Emile : C'est le quinzième film de Claire Denis en 22 ans. Pouvez-vous m'établir un panorama des œuvres marquantes qui ont jalonné sa carrière ? Et ce qui en fait sa singularité ?

Rémi Fontanel : Claire Denis démarre avec Chocolat en 1988, un premier long métrage qu'elle tourne en Afrique et qui prend appui sur des souvenirs d'enfance. Ensuite, elle va poursuivre en creusant la question du déracinement… un thème qui lui est cher et qu'on retrouve dès son deuxième film (S'en fout la mort, avec Isaac de Bankolé et Alex Descas). Il s’agit-là d’approcher la question de l'étranger ou plutôt du corps étranger présent dans un pays hostile, dans une ville inconnue, dérangé par le dépaysement, plus précisément le déracinement, quoi qu’il en soit confronté à une survie à la fois physique et sociale. Trouble Every Day, J’ai pas sommeil, 35 rhums, Keep It for Yourself (un moyen métrage) ou encore L’Intrus sont travaillés par cette ce trouble de l’identité. C'est l’un des fils majeurs qui relie tous ses films et qui donne toute sa cohérence à cette œuvre. Il y a toutefois un film plus important que les autres dans sa filmographie, ou plutôt deux films qui peuvent « fonctionner » ensemble : je veux parler de US Go Home (1994) avec Grégoire Colin et Alice Houri, qu'elle va retrouver après dans Nénette et Boni (1996). Je crois qu'il y a là, avec ces deux films, quelque chose de « fondamental » qui se passe dans son geste de cinéaste. Elle va en effet faire l’expérience d’un cinéma qui fait davantage confiance à l'image, à sa plastique. Elle développe à partir de là, dès 1994, un univers basé sur un travail formel plus accentué qui repose sur la lumière, les couleurs, la matière… le montage aussi bien évidemment qui va donner toute sa densité à son geste… un geste qui ne cessera de s’affiner ou s’épaissir, c’est selon, après Nénette et Boni, dans les films qui suivront…

L'Emile : « Je me reconnais dans un cinéma qui fait confiance à la narration plastique », a-t-on pu l'entendre dire...

Rémi Fontanel : Oui, c’est ce que j’évoquais précédemment… cette narration plastique-là ne peut pas s'exprimer je crois avant Nénette et Boni, parce qu'il y a dans les films qui précèdent un récit encore très présent qui empêche en quelque sorte de faire pleinement confiance à l'image (en ses « puissances » pour reprendre un terme cher à Jacques Aumont) ; et presque logiquement les films qui suivent se détachent de plus en plus de l'emprise scénaristique. On le voit avec Vendredi Soir, avec L'Intrus, avec White Material notamment où au final, le récit en tant que tel ne l'intéresse plus ou plutôt l'intéresse d'une autre manière (il devient minimaliste, sans dialogues, construit sur des gestes, des regards, des moments qui parfois, souvent ne génèrent aucune dramaturgie…).

L'Emile : White Material est adapté d'un roman de Marie N'Diaye...

Rémi Fontanel : De façon générale les gens avec qui travaille Claire Denis sont engagés artistiquement comme politiquement. Marie N'Diaye est quelqu'un qui parle, qui s'engage, qui a une vision humaniste complètement en accord avec ce qu'est et créé Claire Denis. Cette dernière s'est par exemple engagée en faveur des sans-papiers... Les retrouver côté à côté toutes les deux sur un film ne m’a en ce sens pas étonner du tout.

L'Emile : Parlez-nous de ses collaborations avec le groupe Tindersticks...

Rémi Fontanel : Claire Denis et Stuart Staples des Tindersticks restent fidèles à ce qui les a unis au départ. Début des années 1990, Claire Denis est à Marseille avec son scénariste, Jean-Pol Fargeau, sur la terrasse d'une maison devant laquelle s’étend la cité phocéenne. Elle entend presque par hasard « My Sister » des Tindersticks qui lui donne l'idée d'un film sur les relations entre un frère et sa sœur. Elle va voir les Tindersticks en concert ; elle rencontre le chanteur et lui demande qu'il réfléchisse à une musique pour son futur film. Lui est bientôt papa et fait une musique complètement « déconnectée » du scénario que la cinéaste est en train de faire. Cela signifie que le musicien ne travaille pas en fonction des images, mais il s’appuie en fonction de mots, d'indications, d'informations que Claire Denis lui transmet. Et c'est pour cela que la musique n'est jamais illustrative ; elle est à part et vient se coller de façon harmonieuse aux images. Claire Denis est donc partie de cette chanson qui lui a beaucoup plu pour faire émerger le scénario de Nénette et Boni. Ce film rend concrète la confiance qu’elle a également à l’égard de la musique.

L'Emile : Dans White Material, c'est assez significatif...

Rémi Fontanel : Il y a un décalage qui est créé. On peut le trouver contestable, mal venu… Personnellement je le trouve peu convaincant dans 35 Rhums, mais très pertinent dans White Material qui fonctionne complètement sur ce principe-là, du moins c’est ce que j’ai ressenti. Mais mon camarade Fabrice Fuentes analyse très bien, bien mieux que moi, ce rapport images/sons-musiques dans le cinéma de Claire Denis dans l’ouvrage que nous avons écrit ensemble [Le Cinéma de Claire Denis ou l’énigme des sens, (Rémi Fontanel, dir.), Lyon, Aléas cinéma, 2008, NDLR].

L'Emile : Du côté du casting, comment cela se passe-t-il ? Quand on voit Christophe Lambert aux côtés d'Isabelle Huppert ou Nicolas Duvauchelle, c'est assez surprenant tout de même...

Rémi Fontanel : Oui et non. Claire Denis a une famille avec qui elle travaille depuis longtemps, que ce soit au niveau de ses techniciens ou de ses collaborateurs les plus proches – elle travaille avec les mêmes. Jusqu'ici, elle évoluait avec Jean-Pol Fargeau et c'est la première fois qu'elle collabore avec Marie N'Diaye. Avec les acteurs, on retrouve souvent les mêmes têtes, Grégoire Colin, Vincent Gallo, Nicolas Duvauchelle... Pour Christophe Lambert, elle le croise dans un couloir chez un producteur et lui dit : « J'aimerais vous confier quelque chose dans l’un de mes prochains films ». Lui adorait les films de Claire Denis, il l'a pris comme un cadeau et ils se sont retrouvés à travailler ensemble. Il y a à la fois ce désir de travailler avec tous les membres de sa famille, mais aussi d'injecter du sang neuf. Voyez Michel Subor, il est déjà présent dans L'Intrus et dans Beau travail.

L'Emile : idem pour Isaac de Bankolé...

Rémi Fontanel : Elle y tenait beaucoup, c'est quelqu'un qui lui a donné la force de faire du cinéma. Chocolat a été possible certes grâce à Wim Wenders qui l'a poussée mais aussi grâce à Isaac de Bankolé qui l'a vraiment portée. De façon générale, Claire Denis choisit des acteurs qui ont tous cette capacité à intérioriser des sentiments de manière très forte. Isabelle Huppert, c'est le feu et la glace. Elle peut très vite exprimer les choses et a aussi cette capacité à rentrer des émotions pour les restituer de manière presque magnétique, électrique… ce que peu d'acteurs parviennent à faire. Même si c'est gardé, c'est transmis comme un fluide invisible qui se répand au-delà des images. Christophe Lambert, c'est exactement la même chose, il ne faut pas oublier qu'il a tourné avec Marco Ferreri dans I Love You, qui est un film où l’on retrouve cette espèce d'intériorisation, cette grande profondeur humaine. Nicolas Duvauchelle se situe aussi dans ce registre-là, c'est-à-dire qu'il y a une sorte d'hypothermie, de fièvre intérieure en lui qui ne sont jamais débordantes, qui sont toujours sobres et pourtant offertes au spectateur. Et je crois que Claire Denis s'intéresse à ça plus que n’importe quel cinéaste. On pourrait également évoquer Bankolé et Descas qui ont une force intérieure, une force tranquille qui émanent de leur corps. Dans White Material, Michel Subor fait deux ou trois apparitions, mais on reçoit pleinement cette espèce de masse physique ce regard, cette présence, cette prestance qui je crois participent entre autre à la force d'un tel cinéma.

Propos recueillis par Olivier Calonnec

11/02/2010COMPLICES

relu par Frédéric Mermoud et Nina Meurisse

Découvert par une série de courts métrages, Frédéric Mermoud propose en ce début d’année 2010 son premier long métrage. Il retrouve à cette occasion Nina Meurisse, comédienne talentueuse révélée avec « L’Escalier » et « Rachel », les premiers films (hors réalisations produites dans le cadre de son parcours à l’ECAL – école de cinéma de Lausanne) du cinéaste.

« Complices » n’est pas une suite ni une version longue d’un des courts. Mais il pourrait être une nouvelle mise en images de la vie de Rachel (la comédienne a le même prénom dans les deux courts). Toutefois, Frédéric Mermoud s’en défend. Rebecca n’est pas Rachel plus âgée. Elle est une autre jeune fille qui partage certes quelques similitudes. Ici, Rebecca est plus passionnée, plus lumineuse, plus libre. Volontairement, le réalisateur a créé de fortes différences entre le couple de jeunes et le duo de flics. Les premiers sont spontanés, enflammés afin que le spectateur ait envie d’être avec eux, de se laisser emporter par leur énergie. Frédéric Mermoud a pour cela choisi Nina Meurisse, actrice solaire, qu’il connaît bien, et qui lui fait confiance car une complicité existe. La comédienne a d’abord apprécié le scénario, été flattée que le réalisateur pense à elle, et très heureuse de pouvoir mener une nouvelle collaboration (l’un et l’autre sont d’ailleurs tout disposés à poursuivre les aventures communes).

La voici qui se frotte à un univers plus délicat, mais les scènes les plus difficiles ont été très anticipées, discutées, travaillées et, quand la caméra tournait, ce n’était alors plus qu’une interprétation quasi mécanique, pendant laquelle l’intellectualisation s’effaçait. Nina Meurisse habite cette consommation excessive, immédiate de sexe, d’alcool, d’amour, de vie… Et Frédéric Mermoud filme sans juger comme les deux flics s’efforceront également de ne pas juger. Personnage sec, auquel la vie n’a pas épargné les épreuves, Hervé enquête sur le meurtre et, peu à peu, son personnage s’effrite, s’apaise. Il apprend la vie de la jeunesse, celle qui pourrait avoir l’âge de ses enfants (mais il n’est pas père) et son regard change, s’émeut de tant de passion.

Adultes et jeunes cohabitent dans le film, mais peu se croisent. Les univers sont volontairement distincts : les tons sont chauds, jaunes, ocres et la caméra rapprochée lorsqu’il faut s’emballer avec les fougueux amoureux ; la caméra s’éloigne un peu des policiers et les teintes sont froides, grises et bleues. L’image et le montage avaient de l’importance (Frédéric Mermoud est resté fidèle aux chef op’ et monteuse de ses courts) pour retranscrire ces mondes qui s’opposent, qui se frôlent telles des couches interdépendantes. Le film se construit par des oppositions, des frottements… qui s’estompent au fil de l’enquête. Et le polar laisse place à une chronique sociale, partiellement inspirée d’un fait divers.

Dans un contexte de polar, empruntant certains codes du genre, Frédéric Mermoud souhaitait réaliser une œuvre assez pudique, élégante, une peinture de personnages, d’univers, et surtout une très forte histoire d’amour. Dès son premier long métrage, il parvient à construire une œuvre dense, riche, portée par des comédiens de grand talent (qu’on a hâte de revoir très vite) ; un film complet quasiment sans faille. Et le cinéaste est un garçon charmant et simple. Que demander de plus ?

Christophe Liabeuf
in L'EMILE (février 2010)

ET VOUS, CHER SPECTATEUR, QU'AVEZ-VOUS PENSE DE CE FILM ? N'HESITEZ PAS A DEPOSER VOS COMMENTAIRES CI-DESSOUS. MERCI !

11/02/2010LA DOMINATION MASCULINE

par Annie Damidot

« Or l’Eternel Dieu avait dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je lui ferai une aide semblable à lui. »
(Genèse – chap.II- verset 18- La Sainte Bible-ed.1825 – Sté Biblique Protestante de Paris.)

Le terme d’aide est intéressant dans la mesure où il suggère une dépendance réciproque. Avoir besoin d’aide c’est déclarer son incapacité à s’assumer seul. Par ailleurs être mis au monde pour servir d’aide établit une relation de dépendance et de soumission par rapport à celui que l’on aide. L’aide de camp, par exemple, est là pour cirer les bottes du colonel !
Donc le rapport maître/serviteur entre l’homme et la femme nous viendrait de la nuit des temps, de l’instant même de leurs apparitions au monde.

Mais simultanément a surgi le problème de la création qui échappe à son créateur, prend son indépendance et se dirige dans une direction que le dit créateur n’envisageait pas de lui destiner. Voir l’histoire du serpent, de la pomme et de tout ce qui en est advenu…

Et c’est là qu’interviennent Patric Jean et son film La domination masculine.

Il dresse un état des lieux dans la relation masculin/féminin à l’aube du XXIème siècle suite à une longue évolution, une lente maturation des esprits de part et d’autre tout au long des millions d’années qui nous séparent du point de départ.

Son film documentaire n’est pas un pamphlet mais un constat établi par les intéressés eux-mêmes à travers prises de parole ou actes qui sont présentés au spectateur sans autre intervention du réalisateur que d’avoir porté sa caméra dans les lieux où ceux qui affrontent ou s’affrontent au problème s’expriment par la parole ou par le geste.

On objectera – à juste raison – que le choix des lieux revient à Patric Jean et que le titre du film est en soi une orientation donnée au documentaire, d’entrée une forme d’inflexion de l’opinion des spectateurs. Force est de reconnaître que ce constat de départ répond au point de vue établi selon lequel il existe une supériorité masculine qui fonctionne comme un dogme : vérité indiscutable que l’on admet, point barre.

Patric Jean énumère au cours de son film ce qui, aujourd’hui, ébranle l’aspect indiscutable de ce dogme. Arguments concrets à l’appui et selon une progression qui nous conduit du sourire à la gravité, du raisonnement à l’intervention directe et violente,jusqu’à la violence la plus insensée.

C’est essentiellement dans cette progression et dans le fait qu’il dresse une sorte de catalogue raisonné de tout ce qui dans nos sociétés est fait pour maintenir les femmes dans des rôles de second couteau que réside l’intérêt du documentaire. Les moyens employés pour ce faire sont généralement connus, indépendamment les uns des autres mais le fait de les voir ainsi déployés dans une progression d’une intensité de plus en plus forte contraint à prendre conscience de leur poids social et humain. Du conditionnement de l’enfance par les jouets et les livres on aboutit au massacre à l’arme à feu de femmes pour la seule raison que ce sont des femmes.

Tout cela s’exprime dans des registres divers qui vont du sourire, voire du rire, au choc brutalement subi. Choc au niveau des situations évoquées comme au niveau des interventions verbales. Entendre de la bouche de Leo Ferré, même si on le savait plus porté vers la chair que vers l’esprit s’agissant de la gent féminine, « je hais les femmes cultivées », est assez sidérant.

La domination masculine peut être considéré comme une illustration et une vulgarisation d’une réflexion menée de façon plus théorique à différents niveaux. En témoignent, par exemple, les ouvrages récents de la philosophe Catherine Malabou qui pose la question du »comment est-il possible de se constituer une subjectivité vivable, de se fabriquer un « soi » et de parler en son nom propre quand on a été blessé ou nié au cœur même de son identité ?...Les grands traumatisés, les malades atteints d’Alzheimer, les victimes de l’exclusion sociale mais aussi les femmes partagent cette condition. Ils ont vécu ou continuent à subir une violence qui sape jusqu’aux fondements de leur être. » (article de S.Legrand- le Monde des livres- 18/12/09 ).

Restons cependant optimistes, Patric Jean nous montre aussi des hommes qui prennent conscience de leurs excès et de leurs errements et se promettent d’y remédier.

Annie Damidot
in L'EMILE (février 2010)

ET VOUS, CHER SPECTATEUR, QU'AVEZ-VOUS PENSE DE CE FILM ? N'HESITEZ PAS A DEPOSER VOS COMMENTAIRES CI-DESSOUS. MERCI !

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